Éric Chassefière : 5 poèmes extraits du recueil inédit Penser l’infini

Il règne au matin un vent léger
agitant en tous sens les rameaux du pin
dont les longues fleurs imitent des mains
caressant de leurs fins doigts le bleu de la lisière
être assis là dans ce vent
c’est partager le rêve de l’arbre pensant le ciel
se laisser envelopper par la douceur de ce ciel
c’est sentir comme la main respire
comme la musique est celle du souffle
on regarde ces mains jouant sur le clavier du ciel
et c’est la musique du corps qu’on entend
la tendresse de l’instant au bout des doigts
c’est cette musique qui nous porte
tandis que le vent doucement effleure le temps

*
Le ciel peu à peu se fait plus bleu
l’arbre gagne en immobilité
le vol de l’oiseau suit la ligne du balcon
parfaitement nu et silencieux
peut-être que l’oiseau dessine la présence
que l’arbre qu’on habite de sa pensée
touche le ciel de sa crête délicate
peut-être que le ciel est plus proche que l’arbre
que l’oiseau se retire dans la courbe de son vol
que l’ombre n’en finit pas d’être le temps
on se laisse porter par le mystère des mots
même le fin marronnier calligraphiant le ciel pense
la douceur de l’instant est notre consolation
il faut écrire avec la voix de son silence
*
Sentir la lumière naitre d’un seul dessin
au feuillage de l’arbre qui cache l’horizon
voir le ciel se teinter de bleu
le mur lointain briller de l’éclat de la mer
descendre comme feuilles balançant au vent
ces blanches tourterelles comme tombées du ciel
dont l’aile légère vient battre la nuit de l’arbre
sentir comme le ciel descend sur la terre
comme la terre s’élève jusqu’au ciel
sentir comme au feuillage la lumière germe
comme s’illuminant la fleur se fait lumière
comme cet arbre aux mains de fleurs éclaire la pensée
laisser la pensée devenir feuillage
la lumière doucement venir toucher les mots
*
De longs nuages s’étirent dans le bleu

le pin brille de tous ses fruits
les oiseaux tracent chemin du corps
dans la tendre obscurité de l’espace
tout est silencieux tout rêve
la lumière posée en toute chose
toute chose reposant en elle-même
venir les mains caressées de musique
embrasser cette plénitude de la journée
porter au loin sa vie
au-delà de l’arbre des nuages
là-bas où sont des collines qu’on ne voit que le soir
tout au fond dans un creux du paysage
élevant leurs ailes bleues à la caresse du désir
*
La délicate modulation de la fauvette
est première lisière du silence
premier dessin de la voix au lit du ciel
la lune brille entre les fleurs du pin
bientôt on ne la verra plus
la fauvette ne chantera que pour le nuage
nu et solitaire dans le bleu naissant
bientôt de lentes mouettes feront arbre du ciel
élèveront la nuit du feuillage à sa transparence
la lune se sera cachée derrière l’arbre
sera devenue cœur vivant de la nuit
la tourterelle battra la mesure de l’écoute
il faudra se laisser glisser dans le matin
se souvenir que pénombre est caresse d’immobile

Sans titre (Danièle Corre)

Le bleu accable,

le bleu anéantit,

on guette le plus petit nuage

cachant le trop gros soleil.

Où sont les écharpes de clarté

peintes en lettres translucides

qui jouaient entre pastel et outremer

dans l’infini des jours ?

Douces et légères,

elles étaient caresses,

elles étaient fanions de fête

aux faîtes de nos arbres,

elles étaient promesses

de chemins neufs

dans la vigueur du pas

et l’espièglerie du bleu.

L’oubli n’a pas tari

ce frais souvenir

du bleu qui pèse aujourd’hui

d’un poids de fin du monde,

fait fuir dans les terriers

les êtres épris de ciel.

Bleu (Catherine Seghers)

Toutes sortes de bleus nous entourent, nous tiennent par la main pour nous entraîner  vers un champ fleuri de bleuets. Mais là, très vite, l’envie de prendre le train bleu nous tente afin de pouvoir découvrir au bout du voyage les montagnes qui sont légèrement bleues. Celles-ci ont des chemins reposants et des pentes très douces. Aussitôt le désir de s’allonger sur leur flanc nous emporte, et bientôt l’ange du sommeil nous prend par la main pour nous emmener vers des mondes nouveaux où l’on entend des airs de musique  et aussi de grands silences doux et secrets. Ensuite la lune toute bleue viendra se poser sur nos épaules et les oiseaux sur nos joues. Et loin, beaucoup plus loin, nous irons ignorant où, car le bleu reste un grand mystère

Carnet bleu (Michel Cassir)

le bleu n’est pas roi

mais traîne de faucon

de l’aigue-marine

scruter le cactus

noir de promesse

l’ombre et la proie

se courtisent

jusqu’au sifflement

d’une machette

La prescience du bleu  n’existe que par le pulsé

de l’œil interne

celui que l’on esquive

de jour

il y a un bleu

mais quel bleu

comme une céramique

qui briserait la vue

en miroir aveugle

bleu de mines reculées

il faut traverser alors

un Nord féroce

jusqu’au repli

des mirages

il y aurait un bleu

d’orfèvrerie en plein air

poème hurlant

l’improbable facette

de l’absolu

Azur et sang paru dans l’anthologie « L’Ukraine dans nos coeurs »  Éd. Unicité (dir. Pablo Poblète)

Le bleu   le blond
Ciel plaine
azur et blé

Toujours l’image
L’enfant de dos sur le chemin
entre les blés et sous le ciel
ciel sans mesure sans nuages

et puis plus rien

Le chemin vide
ou presque vide

Juste la tache
là sous le ciel
le ciel azur
entre les blés les blés froissés


rouge cinabre
sous ciel grisé
sur blés rouillés

azur et sang
L’enfant
sang dans les blés

À Nadine Lefebure  Ce cri du bleu

Elle taille elle sculpte forge élime 

écarte monts  pourfend les terres sables forêts  passe rivières

se nourrit de pommes et de nuits

_Craquent étincelles brûle la ronce_

Si le tonnerre frappe  applaudit 

Si la foudre s’en vient  exulte 

Venez mon frère

Et quand la pluie joue des claquettes 

Elle est assise en châle roy

En robe Prusse

sur pont d’écluses et océans prairie clairière ciel de Paris

Ode salée  un cri du bleu

Elle te convoque

Droit devant et sans barguigner  

elle te jette

paquet de mer  aile d’oiseau

vagues vase et des questions emmêlées d’algues de cristaux et de hauts mâts qui s’entrechoquent   

Elle se lève

Tu sens noroît brise et autan

chant de marin sur ton visage

ce cri du bleu 

Dans sa main  un lys  une rose 

Et des misères à repiquer

Tant de misère  elle s’insurge

Bleu de ciel   bleu de tempête

Un corbeau vole à la croisée 

qu’elle nourrit

Dans la cour attend le carrosse

Telle Artemis sur son char 

elle s’y juche   elle caracole 

Son regard 

vogue d’embruns  

gomme carlingues

plus de voitures plus de Paris 

Chante la femme audacieuse 

«la femme en flèche»  altière seule

défiant marées maladies accident  

Elle glisse 

Elle cingle au flanc des météores 

Se perd en songe   

Perlez ô pluies

Claquez grêlons

Azurs   turquoises 

divaguantes comètes 

Ondine au coeur battu des vents

Menton haussé 

Le front si blanc

La femme attend proche départ

Là-bas 

Appelle

macareux sternes albatros fous de Bassan cormorans tortues de mer  les alizés les gifles d’eau  lune rasante

les haut et bas tout inversés  les espaces interstellaires les rires les stupeurs collusions les barre à droite les barre à gauche

les naufrages et l’amour grande et l’amour forte

les brûlures les tranchants

le soleil vert et le chien jaune*

Sur la ligne d’horizon  

Invente une voile Prusse 

Une chair 

Un homme simple 

Sonnez trompettes

Au quai  oscille bleu navire 

Un coup d’épée du dieu soleil

Bleu   tout est dans le bleu

Il a rougi

Un coup de vent   il a sombré

Un jet de dés   s’est envolé

(Les nuages l’ont emporté)

Dans ma main 

lourd   telle moue d’enfant

Ce caillou   roulé de la grève 

Sur ma table  aux angles adoucis

Une étoile

La tienne

Bleue 

chute du ciel

(Le bleu de Prusse fond lentement)

Absence Bleu (Catherine Jarrett)

Absence   Bleu

Des jappements 

un gobe-mouche

Blanche fenêtre entre dans coeur
Cogne Froid souverain

Les feuilles parlent du bouleau
d’un bleu perdu
Un geai me frôle

L’ami est mort
Mots décimés
Premier ami
premier possible

Fenêtre blanche
en vide   creux
Bleu dans l’abîme 

Bleu si bleu (Danielle Marty)

Bleu si bleu  (1)

que par tous les temps

tu vas nu

ton regard fixe

n’est plus un regard

mais une brêche  de voûte

hérissé de couteaux

qui tailladent  ton ciel

tapissé d’épaves consentantes

au tréfonds de ton océan

combien de noyés

as-tu engloutis

disponible

tu aimantes

tu bois

l’intime

ta beauté appelle mon désir

ta transparence m’éconduit

ton alcool me délie

ton amour me divise

je me sauve

tu m’accapares

scarabée

émeraude

greffé à la place du cœur

de la pharaone défunte

même les yeux clos

tu me regardes

Sacrebleu !

(1) En référence au «  bleu Klein »

Bleu à l’âme (Jean Marie Villessot)

J’adore, et redoute tant, ce retour devant ma propre page, pourtant soignée  comme un bleuet fragile, au prétexte d’une rareté estimée commune, mais trop vite surexposée aux regards aimés…je me sens alors pris comme un Bleu ratant la passe qui conduisait à l’essai vainqueur…Quel bleu de méthylène pourrait soulager ce bleu à l’âme ?