Souffleuse de vide  ( Danielle Marty)

Souffleuse

je suis souffleuse de verre

même si mon verre n’est qu’à moitié plein

je te le tends pour que t’y abreuves

je suis souffleuse de vers

même si mes vers boitent

je te les fredonne

pour que l’air tienne ta mémoire en éveil

souffleuse de théâtre

je comble les trous de ta mémoire

tapie dans le trou du plancher de la grande scène du monde

j’y souffle en rafales les orages la neige la révolte la tendresse le désir

les paroles de haine comme les rêves inatteignables

les utopies à venir et les noms imprononçables 

les moutons comme les bulles de savon

souffleuse de bouteilles de vases et de figures

je joue avec le feu la forge est ma demeure mon antre insaisissable

cilice cendre et calcaire en fusion et rotations perpétuelles

mon souffle imprime une forme à l’informe

je souffle la force de la flouve odorante

qui pousse entre les dalles de béton

et celle des racines du séquoia

qui courent entre les tombes du cimetière

je souffle la folie de ces créatures

en quête de vie meilleure

qui  traversent les mers tueuses

sur des bateaux en décomposition

je souffle le pouvoir d’un corps sans conscience

qui se traîne  hors de la cave

un corps qui dicte sa loi à l’esprit

qui avait programmé sa propre mort

mais que la dérision de l’acte a saisi

je souffle ce miroir tendu par le Clown

qui rit de ses enflures et de son désespoir

de n’être qu’un nain dans l’Univers

un reflet errant dans le concert de ses trous noirs

souffleuse d’orgue

à chaque note  j’entends son écho dans ta gorge

toi qui as un souffle au cœur

à chaque inspir un merle siffle dans ta poitrine

et chaque expir est une conquête  

un contre-ut poussé  au sommet  de l’Himalaya

souffleuse au souffle court

je cherche un second souffle

par ta bouche

une idée neuve

dans ta tête

une bougie

dans ton coeur

pour une année de plus

souffleuse à bout de souffle à bout de bronches  à coque vide

à trompettes discordantes  à cheval fou

souffleuse au bout du bout du souffle à sssssous  asssez  à  ffffffeueueu  à ssssiffffle 

allez un pt’tit dernier pour la rout’ pour pas s’cassssser un p’tit pouss’lamort  allez  pousse pousse pousse encore encore encore

chute chute chute

pour qu’advienne le cri le premier cri

celui du corps

en Vie

Victor de l’Aveyron (Bernard Fournier)

c’est un peu comme
si tu étais né là, Victor,
près de la rivière
frontière
entre nord et sud
dans ce fouillis de feuilles
qui ressemble tant au désordre de ton esprit
dans cette lumière accablante
irisant la rivière
désordre et contradiction :
le nord reçoit la lumière
le sud est à l’ombre
ici la rivière
partage le basalte et le grès
dans ce pays
de pierres rouges
les lauzes
des châteaux
virent au bleu
à force d’être noires
*
Victor,
tu as des bleus
aux genoux et aux bras
un peu dans les yeux aussi
peut-être même
à l’âme
*
les brindilles bleues
de tes yeux
viennent du ciel
et des rêves
*
gambade, gambade
mon Victor
saute, cours, souffle
jette ton corps
aux quatre coins du champ
prés, vaches, arbres
vers ce chêne
bon pour la sieste
dans le silence bleu des mouches

*
tu es
sauvage
jusqu’aux yeux bleus
des fauves et des fleuves
*
tu ris tellement
si souvent
que tes yeux ont gardé le bleu
de l’enfance
*
insouciant des nuages
comme des paroles sévères
tu aimes jouer
tu es la vie
spontanée, innocente
l’herbe
l’arbre
l’oiseau
ne cherchent rien de plus
qu’un peu de vent
qu’un peu d’eau
sang bleu pour la sève
*
le ciel était d’un bleu
de cartes postales
aussi bien que des ciels mystiques
l’enfant était lui aussi
naïf devant le ciel
bouche bée bleue

Exit le bleu du ciel (Nicole Goujon)

Prologue
Le bleu.
Eclairage presque irréel. Ciel d’un bleu léger et profond, transparent et dense.
On s’y plonge, s’y prélasse, s’y enveloppe.
Manteau virginal. Beauté pure et silencieuse.
Puis on tire le rideau.


Acte I.
L’anthracite.

Le bleu du ciel a disparu. Le tableau suivant signe le deuil de l’azur. Un voile de fumée
envahit la scène. Fumée qui ne cesse de s’épaissir, menaçante. Le ciel s’assombrit,
charbonneux. On n’y voit plus rien ! Le grand enfumage. Des langues de feu, telles des
furies, avalent le vert des prés et le calcinent. Terre de cendre désertée et brûlante.
Progressent des murs de flammes, chauffés à blanc, portes de l’enfer. Les arbres embrasés se convulsent. Les bois crépitent sous un soufflet de forge. Odeur de brûlé, de rôti, de cramé, de mort. Un suaire enveloppe la scène. On pressent l’imminence de l’apocalypse auquel on ne voulait croire.


Acte II.
Le gris-ferraille.

Des chevaux fous, aux chevelures de flammes, déboulent et déchirent l’opacité de la scène. Galop de poussière incandescente. Des félins errants et des singes hurleurs s’entredéchirent, griffes acérées, peur au ventre. Des rapaces atteignent des hauteurs vertigineuses et croisent des hélicoptères vibrionnants, impuissants, tels des jouets d’enfants. On voit de blanches carcasses carbonisées, des squelettes de bâtiments abandonnés, les mille bras des forêts implorants et calcinés. On pressent l’imminente dislocation de ce monde, et on ferme les yeux, et on se bouche les oreilles.


Acte III.
Le noir sépulcral.

Le rideau est tombé sur la panique indescriptible, le désarroi, les ténèbres. Le mal n’est pas compréhensible. Au cœur du ravage et de la désolation, obéissant à une mémoire ancienne, des hommes-taupes déploient une énergie aveugle, font des trous, s’enterrent. Ils creusent, creusent le sous-sol. Cherchent protection et fraîcheur. Jusqu’où iront-ils ? Jusqu’à quelle profondeur? S’ils s’enfoncent encore, ils rejoindront l’incendie qui bout au fond de la terre. Car la planète est un feu. Ils le savent. Alors ils percent leurs labyrinthes à l’horizontal, sous la surface, loin, le plus loin possible, jusqu’à ce que la chaleur redevienne supportable.

Epilogue.
Exit le bleu.

Espérant d’autres soleils, ils abandonnent leurs sous-terrains. Ils sortent à l’air. Leurs
poumons encrassés respirent difficilement. Peu à peu, ils relèvent la tête, mais leurs yeux
brûlés de survivants ne voient plus le bleu du ciel, ni la mésange qui boit dans une flaque, ni la lavande qui parfume le vent. On tire le rideau. On range tout. Demain, on rejouera… peut-être

Bleu (Christiane Rolin)

Derrière le Bleu du ciel
Combien de Bataille
Derrière le doux sourire
Combien de bleus à l’âme,
Derrière les fourrés,
Combien de timides bleus ?
Ce n’est guère l’azur qui rassure
Ni les abysses du Grand Bleu,
Mieux vaut l’éphémère évanescence de l’heure bleue,
où murmure le nostalgique parfum du blues de la trompette de Keith
Où Klein fait le plein de son Bleu, bleu comme du bleu,
5 nuances de bleu façonnent ma sérénité,
Tout en dégustant mon petit Bleu
Jamais sans mon petit Rouge
Pour voir la vie en Rose.

La maison bleue (FRANCIS B. D’AZAY)

Deux jours avant sa prise de Retraite, jumelles serties aux yeux le commissaire scrute la
maison bleue accrochée à la colline, trois lacets de route plus haut, plein aplomb du phare qui la ponctue finalement. Comme une sorte d’index délateur, fiché vers le toit de la maison bleue bâtie plus bas.
Voilà deux heures que le chef de police a planqué sa voiture, une surannée Citroën CX
Pallas, sous un bosquet d’ifs bleus en retrait de la voirie, poste d’observation abrité des
regards.
Après le soleil de plomb, cette nouvelle nuit corse s’annonce bonasse. Les cigales
cymbalisent, toute vibure, et les hirondelles trissent à tue-tête qu’elles ne veulent pas céder si tôt un pouce d’espace aux chauves-souris.
Le phare s’allume. Ses éclats pâlots n’ont pas d’effet sur l’uniforme que revêt le ciel bleuté. Pas plus que sur la pelisse d’une mer indigo, sillonnée par quelques voilures au blanc insolent. Bleue nuit, l’ombre envahit le bas du maquis, grimpe graduellement à partir des rocs grenat où bougonne l’écume.

Patience, patience. Délaissant une minute ses jumelles, l’observateur tire la dernière Gitane d’un paquet porteur du logo, la pince entre ses lèvres, l’attise au bout de la précédente et jette le boitier évidé, côté passager. Sur la moquette.
Saint Christophe réprouve. Saint Maclou n’y voit que du bleu.
Le commissaire fume, tout en reprenant sa surveillance. Son autoradio, en extrême
sourdine, diffuse de la parlotte. De sa dextre, il farfouille malhabilement dans la boite à
gants, dégotte enfin le prochain paquet, à l’aveuglette… Dans sa jeunesse, le policier était
bien en chair et fumait la pipe. Il s’en sépara quand tout le commissariat se mit à le
surnommer Maigret… Léger blues de nostalgie. Il sourit à ses années aux rondeurs passées,
sous ses ronds de fumées gris. Qui donc peut prétendre arriver à en fabriquer des bleutés !
On ne lit cela que dans les polars…
Maintenant Maigret amaigri, il ne se distrait d’heures de filatures ou recherches d’indices
qu’avec deux ou trois paquets bleus, de ses Gitanes papier maïs.
Toujours pas âme qui vive, aux abords de la maison accrochée à la colline. Maison bleue,
c’est vite dit ! Seuls ses volets le sont, bleus. Dans ce repaire qu’il espionne, toutes et tous
pénétreront sans en toquer la porte. C’est connu, ils ont jeté la clé, viennent à pied, sans
frapper… Ah ah ! Sans doute par crainte des bleus ! Les hippies n’aiment pas les coups. Ils
préfèrent éprouver leur courage au contact des aiguilles. Celles des tatoueurs, et certaines autres, aussi… Quand la maison à flanc de colline aura fait son plein de cheveux longs, le commissaire rameutera ses troupes par talkiewalkie. Avec les services douaniers, elles débarqueront toutes sirènes hurlantes. La nuit sera alors bleue de leurs phares tournicotant qui se reflèteront sur la Grande Bleue, en contrebas. Les petites frappes qui ne frappent pas sortiront tour à tour, bleuies de leurs tatouages et de trouille. Bah ce n’est pas méchant, un groupe de hippies… De la clientèle plaisante !… Place alors, à la fouille.
Au bout du compte, combien de grammes de blanche ses équipes récolteront-elles, ce
soir ?… Si procureur et préfet lui confient cette ultime mission, c’est qu’ils le savent blanc-

bleu. Carrière exemplaire. Loin d’être un ripou, c’est un as !
Le commissaire se re-carre sur les cuirs fatigués de sa CX Pallas. Ce soir, il ressent un
léger bleu à l’âme. De son command-car privé, il donnera ses ordres, ne montera jusqu’à la maison bleue qu’en fin d’opération, pour le procès-verbal et les arrestations.
Ah, l’âge !… Faut-il être encore un bleu, pour aller récolter de la blanche ?…
Comme l’est pleinement le phare, quelques étoiles s’allument… Nuque renversée sur
l’appuie-tête, le chef de police s’octroie un instant pour les contempler par le toit ouvert. Le vertige ! Qu’est-il donc, lui, humble serviteur de la loi sur cette minuscule planète bleue perdue au milieu de l’Univers ?
Ah là là, cuisinés bleu pour bleu, pourquoi a-t-il choisi la truite, plutôt que le steak, au
menu de ce midi ?… Ça ne passe pas très bien… Ou alors, est-ce l’angoisse du départ ?… La crainte d’un futur, promis au manque d’action ?…
Dire qu’il n’y a pas si longtemps, on l’appelait « le bleu » ou « la bleusaille »…
Et à son tour, combien en a-t-il eu sous ses ordres, des bleus ? Formé des bleus, et encore des bleus !…
Aïe aïe aïe, il est temps qu’il parte à la retraite… Depuis que le Service militaire est abrogé, les jeunots ne savent même plus ce que veut dire être un bleu… D’ailleurs, combien d’expressions faisant référence à la couleur bleue sont incompréhensibles, absentes du vocabulaire des nouvelles générations !…
L’autre jour, l’un de ses petits-fils, celui qui tout gosse était raide-dingue des Schtroumpfs, croyait que son grand-père lui demandait de quelles nuances de bleu est le lamé que met Mylène, chanteuse vedette qui se produit ces jours-ci au Zénith d’Ajaccio. « – Bé comment veux-tu que je le sache, Papet ! Ma place de spectacle est pour demain soir ! », lui avait-t-il répondu. Alors que son commissaire de grand-père parlait simplement de bleu deméthylène…
L’ignorance génère d’absurdes quiproquos !…
S’amusant à recenser les expressions vieillies, il les compte par légères pressions des doigts sur le côté de ses jumelles, en murmurant : « – Envoyer un petit bleu, c’était dépêcher un télégramme que le destinataire recevait sur papier bleu…
Passer au bleu, consistait en ne pas mentionner quelque chose pour rendre service à
quelqu’un déjà suffisamment dans le pétrin. À ce propos, les gens me qualifient de
redoutable policier, mais s’ils savaient combien de fois je me suis abstenu de consigner des faits qui auraient été causes aggravantes pour de pauvres gens ignorant certaines perfidies de la loi !… Ah, et puis jadis le bleu était vraiment mis à toutes les sauces. Il pouvait avoir des significations différentes ! Ainsi ma grand-mère compatissait-elle, au sujet d’une personne qui subissait toutes sortes d’avanies ou mésaventures : « Quand même, la pauvre en voit de bleues, dans sa vie ! »… Mais lorsqu’elle évoquait un individu vivant dans un rêve teinté d’euphorie, elle souriait, l’air entendu « Pour l’instant celui-ci nage dans le bleu. Qu’il en profite ! »…
De son côté, sa cousine flamande disait de quelqu’un fou d’amour :« Il est complètement
bleu de untel, ou de unetelle »… Les gamins de maintenant savent-ils ce qu’est le bleu de chauf e, vêtement de protection du mécanicien, fait de gros sergé en coton coloris bleu Bugatti…

Et toutes les spécificités de bleus induites par les minéraux, telles l’ardoise, la turquoise…
Et par les fleurs, pervenche, lavande, chardon… Sauf le bleuet, dont on ne détermine
jamais la tonalité exacte. Pas plus que celle de la baleine-bleue, ou du requin-bleu…
Davantage facile, pour les bleus relevant de plumages, le bleu canard… Ou bien l’aspect
que donne à voir le pur gazeux qu’est l’azur… D’ailleurs, en codage héraldique, le bleu n’est pas roi, qu’il soit de France ou de Prusse ! Le terme azur invalide carrément le mot bleu !
Faut-il évoquer la craie bleue qui sert au tailleur de vêtements, et que l’on use aussi sur les embouts de queue de billard… »
L’oreille titillée, pendant son soliloque, le commissaire en instance de retraite hausse le
volume de l’autoradio de sa Citroën CX Pallas surannée… Si l’adjonction lecteur de
cassettes s’est démantibulée, années sur années, la radio marche bien, elle, en dépit de
l’antenne brisée, réduite à court embryon piteusement hérissé sur le toit. Par son
truchement, le commissaire entend une voix féminine de France-Culture raconter :
« – C’est à Londres vers 1780 que Benjamin Stillingleet, invité par lady Montague qui

réunissait ses amies dans un salon littéraire, s’y rendait les jambes gainées de blue-
stocking… Des bas bleus. Dès lors, l’expression « faire du bas-bleuisme » fit florès de notre côté de la Manche, au détriment de nos écrivaines jusqu’alors surnommées ironiquement dans la langue de Molière « femmes savantes ». Au nombre desquelles, alors, Sophie Gay, George Sand, Delphine de Girardin… Pour plus de renseignements, sachez chers auditeurs que Jules Barbey d’Aurevilly, dans Les Œuvres et les Hommes paru en 1878, consacre à nos célèbres Bas-bleu son chapitre cinq… Attention Mesdames, il s’agit là d’un chef-d’œuvre de misogynie absolue ! »

Le policier grommelle. Que n’a-t-il écouté plus tôt cette émission ! Ses jumelles ne sont-
elles pas militantes féministes résolues !… Il est fier de ses filles, mère et tante du grand Schtroumpf. Oui, sa famille sera de son pot d’adieux, après-demain au commissariat.
Pour suivre, l’animatrice de radio enchaîne : « – Deux mots de sport. Des mots bleus, bien
entendu ! Le foot plus précisément car c’est ce soir, le grand match de notre équipe
féminine nationale ! Allez les Bleues !…
En attendant nos infos de vingt-heures, rêvassons sur quelques notes pianistiques d’une
chanson de Maxime Le Forestier, auteur-compositeur. Écoutez bien, chers auditeurs.
Talentueusement, la concertiste Agnès BARTHÉLÉMY nous les égrène… »
C’est une maison bleue, accrochée à la colline…

Portraits de 4 personnes du Buffet littéraire (Isabelle Camarrieu)

Dominique Zinenberg

Du fond du glacier
Perce la pervenche d’une acuité pour la belle, la sentie
L’herbe douce des sentiers.

La révolte du coquelicot
Pose sa nervosité froissée en mots plein d’humanité.
Rouge contre l’injustice, elle flamboie

Au lever du regard, s’immisce
Bientôt en retour
La joie ! Douceur de joues
Affleurante vive,
Elle reprend sa lumière, fugitive.

François

Il n’y consent pas.
Au pot, potentat de « poème »
Il est trop pesant
Trop signifiant
Il n’y croit pas.
Le M en revanche, Oui
Ça lui dit pour dire
Dire c’est comme ça, qu’il écrit.
Et comment fait-il ?
Il parle comme d’un autre
Ou il parle à son double
On ne le sait pas
Il parle de peu
Du rien quotidien.
Un dialogue de qui ?
Dialogue de toits
Toi tu demeures là ?

Ou même d’émois…
Ou de presque rien.
C’est cela qu’il donne
Des tout petits peu …
Au fait, L’infini s’y noie,
Perspective curieuse
Esprit aux abois
Qui dit tout à tous
De nos petitesses
De nos rêves fous.
D’une ligne tendue
Vers l’espace noir
Encore et en fuite…

Incroyant médusé,
Il nous dit de lourdes vérités.

Francis

Il joue. Il jouxte. Il tourne autour, en détournant, dans un environnement mirobolant. Pour le faire
retomber sur ces pattes, il cuit les mots à l’eau bouillante d’un esprit en ébullition. Il tire les idées par les
cheveux, file la métaphore comme le gruyère dans sa marmite, il en fait des tonnantes pour nous épater.
Combien de temps lui prennent ces acrobaties de jeux de mots en assonance au thème du jour ? Exercices
risqués, à la limite de nous agacer, pour mieux nous harponner ! Tours de force au sens giratoire en
engrenage, où deux disques d’histoire la grande et d’anecdotes petites, s’épousent en un tiers sens, de fou
rire.

Danielle

Il y a la dolente
Assise au giron
En pleurs, en peur

Il y a l’enfant
Soumise à l’en dessous du seuil
Jamais sur le perron

Il y a la terreur
L’écrivaine
Aux mots en napperon
Mots
Privés de candeur

La brûlure
La souillure
L’ébouillantée
Et parfois
Échappée
Joliment épelée
L’accalmie
A demi, d’un seul mot
Saluée

De bleu et d’oiseaux (Mireille Diaz-Florian)

Ce fut un temps où le temps
S’ouvrait
Sur coquilles vides
Sur portes closes
Sur pesanteur de silence
Ce temps-là
De bleu et d’oiseaux
À regarder le ciel
Longtemps
Ce fut un temps où le temps
Glissait
Sur la surface du jour
Sur l’entaille de l’ombre
Sur la présence du vent
Ce temps-là
De bleu et d’oiseaux
À filer les nuages
Longtemps
Ce fut un temps où le temps
Me parlait
De neige piétinée
D’aubes glacées
De mort annoncée
Ce temps-là
De bleu et d’oiseaux
À écouter la nuit
Longtemps
Ce fut un temps où le temps
Estompait
La ligne d’horizon
Le bruit des lointains
Le vif du chagrin
Ce temps-là
De bleu et d’oiseaux
À guetter l’ange
Longtemps

Le bleu tous azimuts (Dominique Zinenberg)

Préambule du bleu
cerne pâle (fatigue)
avec territoire dans l’inachevé,
franges azur et haillons
les lapis lazuli, les topazes, les saphirs, les aigues marines
zénith aux pierres éblouissantes
le bleu en embuscade en eau turquoise : abandon abondance
le bleu si adorablement dans les yeux d’Hölderlin,
nuance de l’absolu qui déjà s’est
perdu
dans l’inachevé
la fièvre bleue du spleen est membrane qui vibre
Le mot bleu tient le monde en une syllabe, paumes ouvertes sur l’infini, en telle puissance
d’absolu, en tel tourbillon, quelque part vers l’inachevé,
dans le babil de l’enfant, le cri des bêtes,
l’univers s’ouvre bleu,
en préambule
c’est sa magie, sa féérie, sa fantaisie et son énigme,
le bleu n’a pas de fin,
l’inachevé n’est-il pas préambule ?

J’adore, et redoute tant, ce retour devant ma propre page, pourtant soignée comme un bleuet fragile, au prétexte d’une rareté estimée commune, mais trop vite surexposée aux regards aimés…je me sens alors pris comme un Bleu ratant la passe qui conduisait à l’essai vainqueur…Quel bleu de méthylène pourrait soulager ce bleu à l’âme ?

Tisser le bleu (François Minod)

…La lune rouge
Plissait
Des yeux
De chien bleu
Dans l’empyrée
… Je vous laisse
Imaginer
La suite
De l’histoire
Cosmique
… Les amas
De particules
Fines
Les pluies d’atome
… Et toujours
La même note
Bleue
Dans le silence
De la nuit

*

La note bleue
Une note
Notez bien
Une note
Une simple note
Una nota
Se dice
Nota bene
Just a note
Hay que saber
La nota
En la noche
In the night
Une note
Dans la nuit bleue
Blue note
C’est ça
… La note bleue
Dans la nuit bleue

*

Dans l’attente
Dans l’attente… je t’invente… mon bel amour

Tu as les yeux plissés
Marine
Et bleues, les vagues, là-bas, très loin, presqu’au bout
De la digue
Clapotent et s’usent sur la rambarde
Vieux bois mouillé, usé,
Ça brille un peu dans la nuit
Et ça va, et ça vient, et ça berce
Encore un peu, jutste un peu
Un suspens…
Une goutte s’évapore
Petit point de lumière
Gagné par la nuit
Ô ! mon amour

Sans titre (Catherine Bruneau)

Elle prépara donc une nouvelle toile qu’elle punaisa directement sur le
mur après avoir poussé la toile inachevée sur le côté. Dès que la couche
de peinture blanche fut sèche, elle s’appliqua à faire jaillir des gerbes de
couleur alternant le jaune vif et les bleus radieux, parfois striés de vert
tendre, par touches successives, dans un mouvement ascendant régulier
du bras droit, qui faisait danser la couleur sur le fond blanc. Une
chorégraphie sans complication, mais qui s’avérait efficace pour signifier
le jaillissement joyeux et simple de la vie, inspiré sans doute par un
champ de céréales sous un soleil d’été, mais le dépassant, tout aussi bien,
par son abstraction. Elle tenait le mouvement dans sa main et le
mouvement la tenait. C’était prodigieusement excitant de travailler ainsi,
sans l’entrave de la réflexion et de l’attente, en laissant advenir la
composition sous la seule poussée du geste qui s’imposait avec une
facilité déconcertante, à moins qu’il ne s’agisse d’une nécessité qui la
dépassait.