SOUFFLE 3 poèmes : Marathon, De la Beauté d’être , Poème-souffle (Catherine Jarrett)

Le souffle
Lui disait qu’il était une bulle une simple bulle
Et que tout s’éclairait dans sa tête
Que les pensées s’évaporaient
Et qu’il riait là-haut là-haut
Et que sa tête n’existait plus
Qu’elle devenait un champ d’étoiles
Qu’il se sentait léger léger délié délié
Comme une vague de sang chaud
Libre quand il courait qu’il franchissait
Le souffle
Gorgée de ciel regard d’oiseau
Et ample se développer
Oublier douleur point de côté
Le souffle
Tenir 500 mètres encore
Encore dans la chaleur dans la brûlure de son corps vague
Quatre minutes
Et le point qui s’évanouit
Flèche il s’envole
à côté les tambours
avale plaines et vallons
Rire goulée de lune de vin clairet
qui bleuit l’âme et le regard
Chant du souffle sans état d’âme
Flèche il dépasse
Flexible liane le délire
Il dépasse il franchit
Dans le ciel-mère s’écroule
Au milieu des vivats bravos et liesse

De la Beauté d’être Poème publié en partie dans la revue
SENS

Il y a une broussaille de graminées sur le flot déchaîné de l’herbe
il y a ces feuilles brochées qui tressaillent
ce fauteuil rouge trempé dans l’eau de l’herbe
Il y a cet arbre dansant qui se croit sur le plateau d’un opéra
l’oscillation de ses bras Véronèse
Il y a une pétarade un flux d’odeurs une marche
il y a l’intérieur de la maison
il y a l’extérieur
avec le vent
le vent du nord un peu glacé qui serpente entre les troncs
les langues-branches
Il y a les claquements des pages d’un livre immense feuilleté à même ton
cerveau

Il y a la petite mare de soleil cristal sur les feuilles tombées
déjà mangées
Il y a le crissement
le bruit de pas de celles qui atteignent le sol
le bavardage d’une pluie lente
Il y a le souffle de la bête
les irruptions
les chaud et froid
les personnages qui entrent sortent reviennent repartent
tant de discrétions anonymes
Il y a encore des couleurs

Et au milieu de tout cela
des arbres et de leurs branches
de leurs feuilles brochées ou non
Il y a cette chose
immense
qui progresse t’étreint susurre
phrases inachevées
promet se dédit
sans limites sans fard
devant toi et autour partout

Et cette chose grandit
il n’y a plus de couleur il n’y a plus d’issue

Une feuille d’argent très noire
bat encore là-bas
en coeur plus sombre qu’Elle

Cette chose
qui attente au mouvement simple des paupières
à la circulation du sang
entaille la gorge
ouvre béante et suffocante

la gueule
de Toi
devenu animal

Il y a le souffle
il y a la violence
la blessure de l’incommensurable

Et chaque soir le carmin des figues éclatées
le sang aux confins du ciel
la déchirure et la tornade sur le visage
La peur dans la bouche
joie aux larmes mêlée
le saisissement devant
Beauté


Le souffle des ancêtres (Birago Diop* )

Écoute plus souvent

Les choses que les êtres,
La voix du feu s’entend,

Entends la voix de l’eau.
Écoute dans le vent

Le buisson en sanglot :
C’est le souffle des ancêtres.


Ceux qui sont morts ne sont jamais partis
Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit,
Les morts ne sont pas sous la terre
Ils sont dans l’arbre qui frémit,
Ils sont dans le bois qui gémit,
Ils sont dans l’eau qui coule,
Ils sont dans la case,

Ils sont dans la foule
Les morts ne sont pas morts.


Écoute plus souvent

Les choses que les êtres,
La voix du feu s’entend,

Entends la voix de l’eau.
 Écoute dans le vent

Le buisson en sanglot :

C’est le souffle des ancêtres

Le souffle des ancêtres morts

Qui ne sont pas partis,


Qui ne sont pas sous terre,

Qui ne sont pas morts.


Ceux qui sont morts ne sont jamais partis,


Ils sont dans le sein de la femme,


Ils sont dans l’enfant qui vagit,


Et dans le tison qui s’enflamme.


Les morts ne sont pas sous la terre,


Ils sont dans le feu qui s’éteint,
I

lls sont dans le rocher qui geint,


Ils sont dans les herbes qui pleurent,
I

ls sont dans la forêt,

Ils sont dans la demeure,


Les morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent

Les choses que les êtres,


La voix du feu s’entend,


Entends la voix de l’eau.


Écoute dans le vent
Le buisson en sanglot :


C’est le souffle des ancêtres

Il redit chaque jour le pacte, 


Le grand pacte qui lie,


Qui lie à la loi notre sort ;


Aux actes des souffles plus forts


Le sort de nos morts qui ne sont pas morts ;


Le lourd pacte qui nous lie à la vie,


La lourde loi qui nous lie aux actes


Des souffles qui se meurent.


Dans le lit et sur les rives du fleuve,


Des souffles qui se meuvent


Dans le rocher qui geint et dans l’herbe qui pleure.


Des souffles qui demeurent


Dans l’ombre qui s’éclaire ou s’épaissit,


Dans l’arbre qui frémit, dans le bois qui gémit,


Et dans l’eau qui coule et dans l’eau qui dort,


Des souffles plus forts, qui ont prise


Le souffle des morts qui ne sont pas morts,


Des morts qui ne sont pas partis,


Des morts qui ne sont plus sous terre.


Écoute plus souvent


Les choses que les êtres.

La voix du feu s’entend,

Entends la voix de l’eau

Ecoute dans le vent

Le buisson en sanglots

C’est le souffle des ancêtres

*Le souffle des ancêtres est un poème du recueil Leurres et lueurs, Éditions Présence africaine, 1960 présenté par François Minod au Buffet littéraire du 19 octobre

Le souffle – Victor de l’Aveyron (suite) (Bernard Fournier)

Victor

tu t’égosilles

sur ta balançoire

pour chasser l’ennui

qui t’assaille à pleine gorge

un chant

bat tes tempes, bat tes jambes

résonne en toi

brûle

tu ne connais pas la musique

ni même les mots

mais tu chantes

comme un enfant perdu

comme un enfant trouvé

tu chantes à perdre haleine

tu ne sais pas que tu chantes

tu t’essouffles

tu cries, presque

tu pleures, surtout

toi l’illettré

tu joues avec le vent

tu cours parmi les champs

*

te voilà seul

immensément seul

avorton dans le désert feuillu

du jardin de ton enfance

chantant à perdre haleine

un vide creuse ta poitrine

une immense peine t’envahit

et voilà que tu pleures

*

d’où viens-tu, Victor

si ce n’est de l’Aveyron

où l’on trouve les enfants sauvages

les pierres de là-bas chantent-elles ?

as-tu fait amitié avec les statues-menhirs

la Dame de Saint-Sernin n’est-elle pas ta mère

ta marraine, ton aïeule ?

et si c’était elle que tu chantes

cette vaste épopée au souffle lyrique

qui dirait l’histoire de ces enfants perdus et retrouvés

tu serais poète

tu chanterais

les peuples mégalithiques

qui n’ont pas d’histoire

qui n’ont pas de mémoire

qui n’ont rien

comme toi

*

entends-tu derrière toi

le souffle

tantôt puissant

tantôt chantant

des arbres et des eaux

des âmes et des choses ?

comme le vent souffle sur les Causses

un chant enfle

et court parmi les pierres

et l’on dirait que les pierres chantent

sifflent, gémissent

comme les grilles des portes de cimetières

dans l’air qui vibre

on les voit se mouvoir

faire un pas

peut-être deux

chœur grave et ample

qui s’étonne parmi les mas et les monts

on n’entend pas leurs paroles

seulement une musique

un bourdon

grave et sévère

qui ricoche sur les pierres

*

Un jour

ce poète, ce sera toi, Victor

trop heureux

de prêter ton souffle

aux pierres et aux âmes

tu travailleras, d’abord

longuement et durement

pour apprendre, pour comprendre

la hauteur de ta voix

la tension de tes cordes

le souffle de tes poumons

chante, Victor, chante

un jour tu trouveras ton chant

*

Quelle est cette voix qui te souffle à l’oreille

mon cher Victor

Le fonceur (Nicole Goujon)

 « Je suis en retard ! En retard ! » s’écrit le lapin blanc aux yeux roses. Il porte une montre et il court, il court, et Alice le suit, elle court, elle court elle aussi. Au passage, elle agrippe les aveugles de Breughel qui se précipitent, trébuchent, et tombent dans un trou. Chute inévitable, interminable. Chute émouvante et ridicule. Chute de ceux qui, les yeux clos, ont perdu leur chemin.

Le monde tourne vite. Rien ne l’arrête. Un virus a tenté de le freiner mais il s’est emballé de plus belle, telle une toupie continuellement fouettée. Ralentissez si vous pouvez !…Impossible pour moi !… Je suis ivre de vitesse, de frénésie, de folie. Je ne renoncerai jamais aux joies du chronomètre et de l’accélérateur. Bien sûr je ne maîtrise plus mes pas, ni mes énergies-intelligences-ambitions, mais qu’importe ! Je me fonds dans cette démesure planétaire. Je veux en être ! Je veux que mon cœur batte au rythme des montres-avions-particules-algorithmes… Le temps n’est pas réversible. La vie se rit des pauses et retours en arrière ! Arrête-t-on le vent, les planètes, les étoiles, les rêves, les fous ?… 

Une Alice qui s’ennuie, une Bovary qui s’ennuie, m’ennuient et m’attristent profondément. De même ceux qui lambinent, lanternent, traînassent, flemmardent, mots détestables et annonciateurs d’une paix mortelle !… Mais voici que le lapin reprend sa course, confondant montre et boussole ! Et voici qu’une passion ravageuse lamine l’ennui provincial de la Bovary ! Et voici que les aveugles ignorent toujours les embuches de la terre ! Tout se dérègle…

… et moi j’avance tête baissée, car quoi de plus naturel que d’accélérer en dévalant la pente quand on sait que, la remonter, exige des efforts trop grands pour soi. Certains s’y essaient pourtant… Certes, la vitesse, le rythme, le stress qui ont arraché et emporté ma vie, me plongent dans une sorte de cécité et de dopage quotidiens, dans un tourbillon tyrannique. Mais… décélérer, n’est ni attractif ni désirable. Je prends un irréversible plaisir au « Toujours plus », aux listes gratifiantes du « A faire !» (en réalité vrais tonneaux des Danaïdes…). Donc j’enchaîne. Pas de vide ! Pas de pause ! Pas de silence ! Mirage et spirale sans fin !

Illusion d’exister direz-vous ?… Peut-être, mais tant pis, je ne regarde jamais derrière moi, et ceux que je fréquente non plus, pris qu’ils sont eux aussi, dans ce vertige sous accélération continue. Et nous fonçons ! Et nous faisons vibrer nos moteurs et nos neurones ! Je sais d’expérience, qu’être pressé, débordé, cavaler, valorise mon image ! Que ce « qui-vive » me donne le sentiment grisant de fuir le vieux monde, stimulé par mille informations, mille connexions, en zapping permanent. Déjà je suis du futur !

Vous l’avez compris, rien ne me freine ! Rien ne me fixe, pas même les yeux de mon amour, pas même les nuages, les oiseaux, les arbres et les fleurs. Parfois je me dis qu’il me faudrait ralentir, « vite ralentir ! », qu’il y a urgence à fléchir, tempérer, me poser…, mais je sens déjà pointer l’ennui, la fin, la mort. Je n’ai pas le courage d’aller à contre-courant…, alors, fébrile, je file, frôle, fonce, force, va de l’avant, jusqu’à ce que je tombe ! Que je tombe bêtement dans un trou, avec les aveugles de Breughel, à moins que j’y retrouve Alice qui, après une pirouette, m’emmènerait au Pays des Merveilles. Je n’ose l’imaginer…

(Michel Cassir)

Conflit

ralenti de la foudre

nul ne saura l’ampleur

des corps sidérés

mi-anges mi-monstres

qui manqueront à l’appel

Tempo

malgré le déploiement

de feux follets

ne pas cabrer

le tempo

ralentir la vague

naissante

Cor(ps)

le souffle litanie

de silence

taquine le nombril

serpente le thorax

le souffle balbutie

puis fleurit

le cor(ps) du jour

Extraits du recueil Sentir (Rafael de Surtis, 2021) (Éric Chassefière)

Solitude

Tout est noir devant, tout est immobile, tout attend, tout rêve. Le coin de ciel entre arbres et toits cache le silence de la mer, l’écriture douce de l’oiseau, la fragile lumière de l’horizon. L’oiseau seul fait bouger la branche, qui est main d’ombre sur la soie du nuage, répond par le silence au désir de solitude des mots, scande les lointains, habite le proche, l’inconnu de l’arbre. Mot pas encore chant, silence déjà graine, possible du chemin, de la langue, de l’éblouissement qui prend aux racines du noir. Soleil né de rien, fleur de nuit illuminant le ciel de l’arbre qui caresse le toit, soleil doucement pensée, œil ouvert au front, premier dessin du corps qui s’éveille à la lisière, se donne à la présence du chemin, à l’errance sans fin du désir, à tout ce grand dédale noir de l’ici se rêvant dans le distant. Sentir comme vibre l’aile de l’oiseau au passage de l’ombre sur la peau, fermer les yeux avec le monde quand le chant est feu. 

*

La nuit tombe

Immensité de la lumière, aride falaise de la mer, lointains marcheurs de l’espace, corps rutilants de clarté, couleurs au poinçon de l’ombre. Légères feuilles de vent au souffle du souvenir, tout ici est flambée, vibration blanche des miroirs, présence incandescente, chemins à dessiner dans l’absence, dans la douceur bleue, l’ocre des lointains aux prismes des murs. Chemins comme s’allonge l’imperceptible du reflet, comme rêve la course joyeuse, comme on assagit la mer de sa main posée sur la table de la nuit. Scintillement, non dans la transparence, mais dans un voile de lumière, le perlé d’un éblouissement de la peau, comme si, pour mieux voir, il nous fallait d’abord dessiner l’ombre qui est en elles, si couleurs et formes ne pouvaient naître que de l’ombre, que cernées d’ombre. La couleur nait au fond, un prisme rose de rayons, ancre doucement le ciel dans la mer. La pénombre du soir révèle une géographie du proche, calligrammes noirs dans les reflets, mouettes et varechs entrelacés, colonne du dernier soleil. La nuit tombe au milieu du corps. 

*

Une même présence

Éblouissement qui prend, là, au partage de la peau. Douceur au fond des yeux de ce haut matin de présence, tout de lumière et de silence, où l’on vient se laisser effacer, paupières closes pour mieux en appréhender le parfum. Pas silencieux sur l’herbe veinée de ciel, tout ici est silence, tout écoute, se cache dans le silence de l’écoute, le pépiement léger des oiseaux, le murmure du feuillage, la mouvante écriture de l’ombre, tout participe d’un même souffle, d’une même présence à la vie. S’abandonner au souffle, à ce va et vient en soi de la lumière faite souffle, entendre l’unique battement d’aile au proche de la pensée de l’arbre, puis écouter le silence, respirer avec le silence, avec ce chant qui emplit le ciel, entendre le silence chanter en nous, sentir comme l’arbre est en soi, comme est silencieux l’oiseau qui se pose, comme il suffit de peu pour éveiller la nuit qui dort en nous. S’ouvrir à ce silence et à cette lumière venus tapisser la profondeur d’un jardin. 

*

Cela naît du profond Entendre bruisser le peuplier, chanter l’oiseau au creux de la treille, ta voix doucement au fond des murs, caresser le silence du chat qui s’éveille. Entendre le battement d’une aile, le souffle d’une ombre qui passe, la rumeur de torrent du vent dans la profondeur des jardins. Entendre ce que le vent n’entend pas, ce que cache le chant de l’oiseau, ce que ta voix ne dit pas de ta présence, la douceur au fond des mains, les mots pour dire le partage, la lumière tendre d’un visage, le sourire qui toujours s’efface. La douleur de ne savoir dire la douleur avec les mots lumineux de la joie, de ne savoir atteindre l’autre, de ce cri d’enfant en nous qui ne finit pas et que nous portons de toute la force de notre désir de dire. Entendre sous toutes ces voix l’immensité de murmure de la parole, le vent clair bruisser aux lisières, sentir comme la vague en est profonde, comme cela nait de profond en soi, écouter longuement le vent. Entendre la mer, écouter comme on marche, se fond au mouvement de son pas. 

De bronze et d’ombre (Agnès Adda)

Quel allant, mon Dieu, quel allant

De minerai solide ils déploient

L’homme et la femme qui marchent

Tout de belle vigueur sur la terrasse !

Et leur ombre feint de courir alentour

Sur le trictrac de la lumière

Entre les pins.

C’est la brise d’été, son menu souffle

Qui ordonne cette escapade retenue de clairs-obscurs

– Saccades et piétinements.

Au pied de l’impériale qui filait

Entre les marronniers, les étoiles, les réverbères

Ainsi couraient les reflets anonymes

De vos bustes de chair, voyageurs,

Emmêlés à tant d’autres ombres

Promises à grande aventure !

– Intimité chaotique

De brillances obscures

Enchevêtrées.

Et de ma haute retraite

Quand sur l’un ou l’autre versant des vaguelettes du fleuve

Sinuent de menues empreintes pailletées de fard

J’imagine, ancrée sur la plateforme d’un bateau nomade

Double silhouette de bronze dur

Regard rivé sur l’horizon.

Saint-Paul de Vence – Paris

Le Mendiant de la rue Soufflot (Francis B. d’Azay)

« Arrière !

Arrière, ceux qui soufflent le chaud et le froid ! » psalmodie nasillard et le menton martial, l’ancien comédien hirsute aux yeux hagards. Celui devenu pour tous, « le Mendiant de la rue Soufflot ».

Accompagné d’une bouteille du sang de sa terre natale, un bourgogne rouge, luxe qu’il coince quotidiennement dans sa musette maculée, le pauvre hère érudit, l’air étriqué, erre comme perdu dans ses frusques de mal nippé… Ah il n’a pas toujours vécu ainsi, à jouer le Pierrot vindicatif ou le macaque qui tend une sébile par-devant la fontaine et ses vasques !

Marié trop jeune à une actrice riche et populaire, son divorce imposé l’a dépouillé, complètement ruiné, précipité à la rue. Faut dire qu’il jouait perdant, face à un maître du Barreau défenseur de rupins, contre son avocat ‘commis d’office’ !

Rendu exsangue, toujours en rogne et la proie de haines, depuis il déambule, dégoûté de la vie comme de tout nouvel emploi.

Avant de lui offrir son cœur, que ne s’était-il méfié de la trop aguichante actrice !

Combien de fois regrette-t-il de ne pas s’être remémoré cette tirade du « Barbier de Séville », qu’au Conservatoire il déclamait par cœur : « Fiez-vous à tout le monde, et vous aurez bientôt chez vous une bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler, et de bons valets pour les y aider ! »…

Ses bons amis, ses bons valets ?… Hélas, leMendiant de la rue Soufflot nes’en souvient que trop !…

D’abord le hâbleur musculeux, de l’atelier du bas de chez eux… Ah comme il aurait aimer souffleter ce voisin qui sut ravir sa belle épousée, si celui-ci avait été frêle avorton ! Hélas, ce gars qu’elle admirait était souffleur de verre. Un amant aux chaudes effusions qui toutes veines dehors s’auréolait de rouge et or pour métamorphoser au bout d’un tube, et par la magie de son souffle puissant, la pâte en fusion… Alors que lui, juché sur ses tréteaux se voyait pâle Tartuffe s’épuisant en ronds de jambes, à infructueusement souffler des vers.

Puis, oublié le Vulcain de quartier ! Vint l’époque où il fut de nouveau cocufié par le souffleur d’un théâtre dans lequel jouait également Patrick Dewaere.

En dépit de son impératif besoin du secours d’un souffleur, le Mendiant de la rue Soufflot, alors comédien, rêva bien des fois de s’emparer d’un pistolet pour viser la lucarne de l’effronté. De tirer en plein front ce malappris, le souffleur de ses tirades mal apprises. Mais dans le magasin des accessoires, les pétoires, que dans leur jargon théâtreux tous dénomment « les soufflants », sont factices. De judicieuses contrefaçons qui évitèrent au Mendiant de la rue Soufflot de transformer la scène en théâtre de crime, et qu’il poursuive sa vie derrière les barreaux. Certain, également, de savoir son partenaire Patrick ne pas s’être suicidé avec l’un de ces soufflants-là.

De son épouse légère, le Mendiant de la rue Soufflot fit les frais d’autres lourdes tromperies. Ainsi, lorsqu’elle se laissa séduire par leur metteur en scène… Ah ça, sous son nez ce réalisateur lui souffla bel et bien sa Dulcinée ! Et un tordu, un machiavélique !

Pour chercher à l’évincer en le dégoutant du métier, le maestro des plateaux ne cessa de le rabaisser devant toute la Troupe réunie, lors de répétitions où, parce qu’il était maladivement perturbé, sa mémoire lui fit défaut.

Ainsi l’amant de sa femme le brocarda, prenant malin plaisir à lui infliger de tapageuses soufflantes. Si outrancières qu’elles en hérissaient même les poils de velours du grand rideau. C’est dire si la sensible étoffe réagit souvent, aussi cramoisie que le visage de l’acteur publiquement humilié… Bah ! À la décharge du metteur en scène entreprenant, en son for intérieur leMendiant de la rue Soufflot admet maintenant que de se faire souffler ses répliques à longueur d’acte, n’était pas vraiment jouer…

Pour couronner le vaudeville, malchance des malchances, depuis trois ans le sans-logis souffre d’un souffle au cœur qui le fatigue, l’annihile, et va croissant. Dès lors, il a cessé de grimper chaque jour jusqu’au Panthéon, préférant marquer le pas en bas, sur les grilles de la bouche du métro Cluny qui souffle sans entracte son air chaud, bien que nauséabond.

Un crève-cœur pour qui aime contempler Paris du faîte de la Montagne Sainte Geneviève… Du coup il ne l’escalade plus qu’une fois l’an, n’y monte qu’à la belle saison.

Aux lendemains de Pâques, avec barda, musette crasseuse et bouteille de bourgogne, le Mendiant de la rue Soufflot amorce alors sa transhumance. Il s’élève de Paris pas-à-pas, laissant Duvernet et son mouton au ras des pâquerettes… Grimpant poussivement, transitant de refuges en refuges d’altitude, il séjourne quinzaine de jours après quinzaine de jours sur les trottoirs du parcours où les bouches de métro s’échelonnent. Ainsi il bivouaque de grilles en grilles d’aération, progresse au ralenti de station en station. Un vrai chemin de croix…

Le souffle court, souffreteux, épuisé par son lourd ballot, début du mois de mai le bonhomme gravit enfin les derniers mètres de la rue Soufflot.

Près du chef-d’œuvre de l’architecte prénommé Jacques-Germain, comme lui un natif d’Irancy, village des coteaux vineux d’Auxerre, il demeure l’été à l’ombre du Panthéon où souffle l’esprit qui l’aide à calmer son vieux courroux, à pacifier ses ressentiments de mari répudié… Et apaiser son âme.

Alors oublieux de son ire rancie, d’une voix de stentor il paraphrase le poète persan Omar KHAYAM, en déclamant aux quidams qui le prennent pour un doux ballot : « Entre la foi et l’incrédulité, un souffle. Entre la certitude et le doute, un souffle. Sois joyeux dans ce souffle présent où tu vis, car la vie elle-même est dans le souffle qui passe… »

Alors, le Mendiant de la rue Soufflot profite ! Il gagne quelques sous grâce aux touristes et passants auxquels il raconte des histoires ou joue quelques farces, récite des bribes de pièces de son répertoire classique, avec réverbère et banc public pour seuls comparses.

Puis l’automne passant, aux primes frimas quand la belle saison bascule en sombres journées, que pleuvent les vents glacés et qu’il voit ses semblables souffler sous les châtaignes les braises de leur brasero ambulant, il quitte le fidèle auditoire qui se dépeuple, et entame sa redescente vers le fleuve… Une scène en vaut bien une autre !

Évitant l’Odéon qui peut lui souffler la mauvaise haleine d’agaçantes réminiscences qu’il s’acharne à oublier, toujours au ralenti leMendiant de la rue Soufflot dirige ses pas mal assurés vers les souffles chauds de Cluny et son métro, une étape avant  d’échoir sur le lieu d’hivernage, la fontaine Saint-Michel qu’il retrouve à la Toussaint… Endroit où « le cœur vif du Quartier Latin fait déguster avec plaisir la houle des bonnes ondes », comme l’écrivit Jules Michelet, un sage, précisant « là où s’accordent mieux la science et l’inspiration, où parmi ses vastes et pénétrantes observations, on sent le souffle des grandes foules… »

De cette multitude nourricière, le Mendiant de la rue Soufflot perçoit l’âme féconde et ses bienfaits qui se convertissent en cascades de petites liquidités numéraires.

Autant de joyeusetés tintinnabulantes au creux de son modeste godet.

Ralentir (Danièle Corre)

Être là, aux bornes du chemin,

sans le poids de l’attente,

traversé de souffles

et cependant à l’écoute

de la voix qui s’attarde,

être entre les semis et les récoltes

au pied de la façade ocre

à regarder le soir enlacé

à la vigne-vierge,

être pour ne plus agir,

pour ne plus s’activer

au four et au moulin

à faire dégorger les chagrins,

sécher les vieilles histoires,

être pour voir

le pinceau mouillé de couleurs

poser son glacis sur les heures.

*

Dans l’appel harcelant des téléphones portables,

j’avance sans bruitage

avec le bouquet apaisant des fleurs de coton,

l’espace des bayous livré aux oies sauvages,

le corps chancelant sur les passerelles de lianes.

Reçois-moi, ami lointain, ami de la sève d’érable

dans la douceur pourpre de l’été indien.

Je traverse les voix de la petite chapelle

à l’orée des champs d’Abraham,

j’apporte à ton seuil

un chemin de silence

gorgé d’images de couleurs.

Souffle (Catherine Bruneau)

Je sens ta main palpiter sur mon doigt.

Mon souffle s’étire.

Je vois l’hirondelle se fracasser sur le verre du toit.

Mon souffle s’arrête.  Mon cœur attend.

Je vois la flamme se coucher sur ma bouche.

Mon souffle s’embrase. Où va le feu ?

La bise porte le givre. Tout se raidit sous le souffle de l’hiver.

Je suffoque sous la lune.

Face à l’horreur des meurtres, le souffle ne vient plus. Ni Les mots. Comment embrasser les morts, tous les morts ?