Anima Michel Cassir

Chien ou chienne à la mâchoire projectile.

Pas un cabot dressé ni un voyou des grands chemins.

Mi-loup mi-aigle une rareté sauvage disqualifiée par la cinquième loi des obligations singulières.

Un quotient intellectuel du tonnerre voué à l’enfer intérieur.

Un chien qui a bouffé plusieurs Dante et ne s’en est jamais remis.

Un chien déglingué et fou à l’idée de nature qui n’inclut aucune jouissance excessive.

Juste le peu de plein air permis à un esprit sain.

Une sainteté inoculée depuis la pharmacie centrale de l’imaginaire !

Bestiaire Mireille Diaz-Florian

L’ombre s’est avancée

Je sais de la nuit l’approche

Vole la chauve-souris

Sur les arbres noirs

La brume écharpe diaphane

Toc toc le pivert

Derrière la fenêtre

Filtre le jour en taches bleues

Un chat roux ronronne

La forêt somnole

Les lianes enroulent leurs anneaux

Rire du tamanoir

La rue roule sa bosse

L’eau gargouille au caniveau

Croasse la corneille

Le moine chante et rit

Les cerisiers papillonnent

La grue blanche-neige

Terre-plein et terriers

Toute la terre est trouée

La taupe y voit gris

La rivière sourit

Entre les berges charnues

La truite bondit

La savane brûle

Le grand baobab s’endort

Rêve le lionceau

Sous l’Arbre de Vie

Eve ramasse une pomme

Serpent Serpentine

Mains     ou     La petite animale Catherine Jarrett

Casser la brume

Elle apparaît

échevelée

sous le fatras de lignes fines

et dans la densité

d’un appel     au possible

J’éprouve

en paume

la petite animale

Coeur tiède

gîte frissonne

Petite 

si petite soudain

dans ta main

C’est un marché 

C’est un matin

Elle 

détentrice de l’animale

de son coeur tiède au grain si fin

ose un regard

vers ton regard

Elle parle

S’anime

Elle parle vite

Elle répond

Bruit voix rires et pas

Et tu te dis

cette animale si petite

main minuscule dans la tienne

signifie     que

demain

peut-être

Tu crois au pouvoir de la main

De l’animale si petite

au coeur échoué dans ta paume

Mais demain n’est pas arrivé

Au marché tu n’es pas retournée

Depuis petite main a grandi

Depuis les continents s’y sont mis

la brume a fondu sur le cœur

sur l’animale si petite

les deux mains ont croulé dans l’oubli

(Sans titre)Agnès Adda

Allons, confondons leur langage

               et dispersons-les.

Je scrute tes phares de harfang.         
Leur jaune primaire

Ne cille de ta prochaine dévoration.

Ton corps même

D’un dieu de glace

À la blancheur d’absence

Brille

De la déréliction superbe de l’arctique.

Un jour

De l’empyrée

On l’entend descendre

Ton hululement effrayant.
Et dans toutes les régions de la terre

On se souvient de ton cri, de ton nom

Bubo

Βύας

Grand-Duc

Duco

Uhu

Uf

Houhou…

Cygne double Agnès Adda

Son cri, clameur de vie, dans l’ignorance du chant

Sa démarche, comme d’un pied bot, dans l’oubli du glissement,

Reniements de la grâce

Eternellement solitaire

Qui nous berce de son esseulement

Nous sanctifie de son mystère.

Ses palmes enfouies

L’âme des eaux calmes

Entre les écueils des reflets notre rame

Toute blancheur

Qui dissipe les apparences trompeuses.

Notre foi, notre espérance

Le gonfalon du col d’un cygne

Quand il sinue plus fort que le vent.

Poèmes extraits de La part d’aimer (Rafael de Surtis, 2022) Éric Chassefière

La lumière est à l’intérieur

le jardin sous les doigts

la douceur de l’écoute

le miracle des mots entre peau et papier

le chat miaule faiblement

le crissement de ses pas sur le plancher

est effleurement d’une pensée

sa présence silencieuse embrasse nos souvenirs

toi tu fermes la porte

parce que tu mets de la musique

et ne veux pas troubler le cours des mots

le chat s’assied longtemps devant ta porte

peut-être écoute-t-il la musique qui est en toi

moi la lampe penchée sur les mots

est ma compagne de solitude

la page dessous je l’entends murmurer l’ombre de ma main

*

Le voici démarche hésitante de vieux chat

faisant le tour de nos présences

marquant des haltes dans son mouvement

regardant autour de lui non des yeux mais de l’âme

son regard on ne le croise pas

il est en nous

la longue habitude scelle les souffles

accorde la distance du souvenir

c’est du fond de nous-même

que le tendre animal nous regarde

déchiffre les orbes de nos yeux

modèle nos présences à la forme de son attente

toi pendant que tu prépares le thé

la fenêtre sur le ciel est ton miroir

le chat s’est endormi sur la table

dont pour honorer ton amour il a fait son ciel

*

Ronde lente des heures

des pas marquant les heures

enroulements du corps

silence qui bat la tempe

le chat toujours plus silencieux

en retrait dans le souffle

dans la volupté du souffle

toujours plus ancré dans l’origine

miroir qui nous réunit

de cette présence de l’animal

ces yeux scrutant l’instant

ce regard s’élevant à la pensée

on ne sait ces yeux en nous

ce qu’il regardent

caressent de leur lumière

effacent de l’oubli qui la porte

*

La porte que tu avais fermée

tu l’entrouvres pour faire entrer le chat

venu y frapper d’un miaulement retenu

un murmure pour que tu l’entendes

il aime à venir dormir près de toi

quand tu poses les gestes de ton silence

toi tu as besoin de cette respiration

elle t’aide à retrouver l’enfant qui est en toi

j’entends ta main pinceaux et doigts

j’entends le silence de l’animal endormi

c’est sur ce silence que tu peins

de ce souffle que tu tires force

moi je t’écoute peindre

le crissement du pinceau devient ma voix

je parle par ton silence

par cela que de ton silence tu fais voix

*

Victor de l’Aveyron ( suite) Bernard Fournier

Dans les forêts de l’Aveyron

dort Victor

un bruit le réveille

des hommes avec fusils

des femmes qui crient

des enfants qui rient

de peur

*

est-ce un loup ?

est-ce un ours ?

quel est cet animal 

qui nous ressemble ?

*

C’est la Bête

La bête du Gévaudan

Dit la vieille

Je la croyais moins jeune

Je la croyais plus laide

Plus méchante

Mais c’est un gamin, c’te bête !

*

Victor s’inquiète

qui sont ces hommes qui

le pistent,

l’épient,

le défient

*

Ils me ressemblent

s’assemblent

Ils entendent

mes grognements

*

Dans ta banlieue d’enfance

Victor

Quel animal es-tu ?

enfant sauvage

entre chien et loup

*

chasseur de poules

dans la chaleur des granges

tu t’émerveilles qu’on y sache des œufs

cochons, chiens et chats

Toute la ferme s’offre à toi

Qui ne sais pas le patois

Les animaux te parlent

Tu entends leurs émois

leurs souffrances

Tu te tais devant eux

Pour mieux les voir

Mieux les entendre,

Comprendre leurs bruits, leurs cris

Leurs vies

Tu rêves de leur patience

*

Tu aimes les vaches

Grandes dames aux robes chamarrées

Aux yeux surlignés

leur mufle comme une soie

Fortes et fragiles

Tu te nourris de leur lait

O miracle de cette herbe

qui devient grasse et blanche

Avec elles tu te sens protégé

Tu remontes dans la préhistoire

Tu es le berger antédiluvien

Du Voyage au centre de la terre

Tu chantes des vers de Virgile

Tu es Adam

Les vaches de Rosa Bonheur Bernard Fournier

Larges, lourdes, lentes

lointaines et proches

les vaches de Rosa Bonheur

s’imposent

elles arrachent l’homme à la glaise

le tirent, le poussent :

elles sont l’effort

Les vaches de Rosa Bonheur

mâchent le temps

se souviennent de leur mère

que déjà menait Adam

Elles sont là, elles demeurent

ne meurent pas

c’est toujours la même

toujours une autre

vache de Rosa Bonheur

leur cuir est immense

épais

comme leur mémoire

leur robe prend des couleurs

soleil sur la soie

et le vent peint leur crinière

héritée des aurochs

les vaches de Rosa Bonheur

intiment le respect

le silence

presque une prière

devant la manne de la terre

Elles sont la viande

elles sont le lait

le hanap et le gilet

un œil dans le soir inquiet

comme une question

Au crépuscule

les vaches de Rosa Bonheur

réveillent l’étable

dans quelque ancienne Judée

Deux, trois, cinq, dix

peut-être cent

diverses et semblables

éparpillées comme des menhirs

donnant au pré, à l’herbe et aux arbres

leur assise tellurique

sauvages et statiques

ébauches de perfection

les vaches de Rosa Bonheur

beuglent un cri archaïque ;

le temps fouaille

dans les entrailles

ce cri d’une angoisse terrible

arrachent aux hommes la crainte du serein

on ne peut cesser de les peindre

comme le ciel, comme la terre

elles varient et demeurent

Vaches Bernard Fournier

Le Manuscrit

Grêles, graves, grasses et grégaires, proches des masures, pesantes dans la pâture et dans leur posture, masses mastodontes,

Elles s’assemblent près du clos sous les chênes, elles sont leur base animée de leur hautaine stature ;

Comme elles, ils fondent le temps, ils bornent les champs et s’adressent aux brouillards comme aux amis du jour ;

Ensemble, elles s’ordonnent en groupes pour assurer que la nuit sera calme et répondre au soleil rasant les herbes ;

Elles racontent l’histoire : couchées, elles sont des rochers préhistoriques, granit blanc sur quoi vient buter l’avancée du temps ;

Elles arrachent avec douceur l’herbe, en font une alchimie chromatique pour nourrir les hommes de lait et de sang ;

Intriguées par le voyageur qui n’est pas de leur clos, qui n’est pas de leur clan, elles fixent leur mufle tandis que tout s’agite en elles ;

Sûres, elles vont, doucement, calmement, broutent ici, broutent là, avancent au gré de leurs doigts qui écrasent les mottes ;

Massives, multiples, elles se massent pour entretenir leur présence au fond de la mémoire ;

Elles assurent l’âme éprise du temps : l’illusion de leur éternité repose, et les bâtisses et les arbres venues après elles ;

Elles ruminent la durée rêche des étés secs autant que des automnes colorés ;

Leur soie s’allège de l’azur qui les élève au pied des châtaigniers ;

Mouvantes et mobiles, elles se détournent dès qu’on se désintéresse d’elles et disparaissent pour un autre clos ;

Ce sont des menhirs qui marchent, ce sont des pupilles qui s’émeuvent et aspirent toujours plus loin l’herbe des foules sauvages ;

Elles naissent du jour, apparaissent, vagues formes oblongues, dans les longues traînes des brouillards ;

Elles étaient là depuis toujours, depuis toutes les nuits, présentes, absentes aux regards haussiers moins fiers que leur dédain ;

Elles s’agitent calmement, des oreilles à la queue, d’un coup de tête qui leur tord le cou et l’échine vers l’arrière, d’un frémissement de leur cuir après une mouche ;

Elles broutent avec application, fermant les yeux de plaisir, raclant, râpant un large demi-cercle d’herbe au seul bruit de leur souffle puissant ;

Leur science surtout a la saveur des simples ! Qu’elles remâchent et remâchent, que leur ventre élabore ;

Et quelle force dans la fragilité de leurs ongles, dans le nœud de leurs genoux, dans leurs jarrets qui les fait grimper aux arbres ;

Et dans ce cou qui se tend au point que le fanon y forme un voile.