L’idéal du blanc

Nicole Goujon

Mince ! A peine ai-je écrit le titre que voilà une grosse tache qui s’étale sur ma feuille ! Un pâté devrais-je dire ! Bon…, je mets du blanc, je cache, et je poursuis

C’est la robe de mariée l’élément liminaire du récit. Comme au cinéma, le blanc franchit le seuil de la maison, pénètre l’intimité, porté dans les bras puissants du mari. Une promesse de bonheur ! Passées les premières nuits blanches, la femme engage vite des travaux domestiques. Sensible à l’insidieuse autorité publicitaire, la jeune et jolie fée enfourche le balai de la sorcière, et voilà que la femme de méninges se double d’une femme de ménage, décidée à réaliser l’idéal du blanc : laver, récurer, javelliser, shampouiner, blanchir du sol au plafond comme la tornade vue à la télévision.

et toujours ce stylo qui fuit, qui laisse des traînées ! Bon, je passe au crayon noir

Pour tenter de minimiser ses efforts, elle déroule une litanie de précautions et d’avertissements qui se multiplieront à l’arrivée des enfants : attention à ta chemise ! essuie tes pieds en entrant ! ne renverse pas ! éponge vite la tache ! ne laisse rien traîner, ramasse-range-remet à sa place… Que tout soit net, propre, impeccable, sans trace et sans reproche ! Une maison étincelante qui éblouira famille et amis. Bing !

ma feuille n’est que ratures et griffonnages ! Les mots cochonnés deviennent illisibles ! Donc je gomme, je gomme, j’essaie d’éliminer, de nettoyer…, que ce soit un peu plus clair

En parfaite contrôleuse du blanc et du propre, elle perfectionne des gestes séculaires, maniaques, obsessionnels, automates. Au comparatif, parfois elle atteint juste « un blanc-gris », souvent « un blanc de blanc », et de temps en temps « un plus blanc que blanc » ! Voyez ces draps-torchons-serviettes-chemises impeccables, ces éviers-lavabos-douches-carrelages brillants de mille feux ! Que la vie est belle dans ce blanc immaculé, miroir mon beau miroir dis-moi… Les cuisine-salle-de-bains-toilettes ressemblent à des laboratoires, contrôlés, aseptisés, cliniques, règne de l’hygiène chirurgicale. Elle opère avec des gants, à coups de lessives, de récurrents, de détergents, de désinfectants. Elle chasse l’impureté, le microbe et autres bêtes noires ! Que rien ne vienne « plus jamais » entacher ce bel idéal !

Mais, en la matière le « plus jamais » n’est qu’un rêve, ou un cauchemar ! Le blanc tyrannique exige un incessant retour à la case départ, un épuisant recommencement, une contrainte quotidienne. Voyez Sisyphe dans l’intimité de sa Maison Blanche, Sisyphe frottant le sol, Sisyphe les mains dans la bassine, Sisyphe actionnant ses robots domestiques, Sisyphe aux cheveux blancs avec son idéal déçu de grande lessive et de paradis immaculé.

et pendant ce temps, je continue de biffer, de barbouiller ma page comme une enfant malpropre. Ce qui me rassure c’est de savoir que, toutes ces traces et tout ce noir-cracra disparaitront ! Quand mon texte passera à la lessiveuse de l’ordinateur, il sortira tout beau-tout propre ! Les mots, les paragraphes seront sagement alignés, ménageant le blanc des interlignes. Et le manuscrit cochonné, lui, passera à la poubelle. Ni vu ni lu !… A la lecture, on pensera que l’autrice n’a connu ni hésitations ni repentirs… Elle rejoindra les rangs des travailleuses au noir !

Mince ! A peine ai-je écrit le titre que voilà une grosse tache qui s’étale sur ma feuille ! Un pâté devrais-je dire ! Bon…, je mets du blanc, je cache, et je poursuis

C’est la robe de mariée l’élément liminaire du récit. Comme au cinéma, le blanc franchit le seuil de la maison, pénètre l’intimité, porté dans les bras puissants du mari. Une promesse de bonheur ! Passées les premières nuits blanches, la femme engage vite des travaux domestiques. Sensible à l’insidieuse autorité publicitaire, la jeune et jolie fée enfourche le balai de la sorcière, et voilà que la femme de méninges se double d’une femme de ménage, décidée à réaliser l’idéal du blanc : laver, récurer, javelliser, shampouiner, blanchir du sol au plafond comme la tornade vue à la télévision.

et toujours ce stylo qui fuit, qui laisse des traînées ! Bon, je passe au crayon noir

Pour tenter de minimiser ses efforts, elle déroule une litanie de précautions et d’avertissements qui se multiplieront à l’arrivée des enfants : attention à ta chemise ! essuie tes pieds en entrant ! ne renverse pas ! éponge vite la tache ! ne laisse rien traîner, ramasse-range-remet à sa place… Que tout soit net, propre, impeccable, sans trace et sans reproche ! Une maison étincelante qui éblouira famille et amis. Bing !

ma feuille n’est que ratures et griffonnages ! Les mots cochonnés deviennent illisibles ! Donc je gomme, je gomme, j’essaie d’éliminer, de nettoyer…, que ce soit un peu plus clair

En parfaite contrôleuse du blanc et du propre, elle perfectionne des gestes séculaires, maniaques, obsessionnels, automates. Au comparatif, parfois elle atteint juste « un blanc-gris », souvent « un blanc de blanc », et de temps en temps « un plus blanc que blanc » ! Voyez ces draps-torchons-serviettes-chemises impeccables, ces éviers-lavabos-douches-carrelages brillants de mille feux ! Que la vie est belle dans ce blanc immaculé, miroir mon beau miroir dis-moi… Les cuisine-salle-de-bains-toilettes ressemblent à des laboratoires, contrôlés, aseptisés, cliniques, règne de l’hygiène chirurgicale. Elle opère avec des gants, à coups de lessives, de récurrents, de détergents, de désinfectants. Elle chasse l’impureté, le microbe et autres bêtes noires ! Que rien ne vienne « plus jamais » entacher ce bel idéal !

Mais, en la matière le « plus jamais » n’est qu’un rêve, ou un cauchemar ! Le blanc tyrannique exige un incessant retour à la case départ, un épuisant recommencement, une contrainte quotidienne. Voyez Sisyphe dans l’intimité de sa Maison Blanche, Sisyphe frottant le sol, Sisyphe les mains dans la bassine, Sisyphe actionnant ses robots domestiques, Sisyphe aux cheveux blancs avec son idéal déçu de grande lessive et de paradis immaculé.

et pendant ce temps, je continue de biffer, de barbouiller ma page comme une enfant malpropre. Ce qui me rassure c’est de savoir que, toutes ces traces et tout ce noir-cracra disparaitront ! Quand mon texte passera à la lessiveuse de l’ordinateur, il sortira tout beau-tout propre ! Les mots, les paragraphes seront sagement alignés, ménageant le blanc des interlignes. Et le manuscrit cochonné, lui, passera à la poubelle. Ni vu ni lu !… A la lecture, on pensera que l’autrice n’a connu ni hésitations ni repentirs… Elle rejoindra les rangs des travailleuses au noir !

Mince ! A peine ai-je écrit le titre que voilà une grosse tache qui s’étale sur ma feuille ! Un pâté devrais-je dire ! Bon…, je mets du blanc, je cache, et je poursuis

C’est la robe de mariée l’élément liminaire du récit. Comme au cinéma, le blanc franchit le seuil de la maison, pénètre l’intimité, porté dans les bras puissants du mari. Une promesse de bonheur ! Passées les premières nuits blanches, la femme engage vite des travaux domestiques. Sensible à l’insidieuse autorité publicitaire, la jeune et jolie fée enfourche le balai de la sorcière, et voilà que la femme de méninges se double d’une femme de ménage, décidée à réaliser l’idéal du blanc : laver, récurer, javelliser, shampouiner, blanchir du sol au plafond comme la tornade vue à la télévision.

et toujours ce stylo qui fuit, qui laisse des traînées ! Bon, je passe au crayon noir

Pour tenter de minimiser ses efforts, elle déroule une litanie de précautions et d’avertissements qui se multiplieront à l’arrivée des enfants : attention à ta chemise ! essuie tes pieds en entrant ! ne renverse pas ! éponge vite la tache ! ne laisse rien traîner, ramasse-range-remet à sa place… Que tout soit net, propre, impeccable, sans trace et sans reproche ! Une maison étincelante qui éblouira famille et amis. Bing !

ma feuille n’est que ratures et griffonnages ! Les mots cochonnés deviennent illisibles ! Donc je gomme, je gomme, j’essaie d’éliminer, de nettoyer…, que ce soit un peu plus clair

En parfaite contrôleuse du blanc et du propre, elle perfectionne des gestes séculaires, maniaques, obsessionnels, automates. Au comparatif, parfois elle atteint juste « un blanc-gris », souvent « un blanc de blanc », et de temps en temps « un plus blanc que blanc » ! Voyez ces draps-torchons-serviettes-chemises impeccables, ces éviers-lavabos-douches-carrelages brillants de mille feux ! Que la vie est belle dans ce blanc immaculé, miroir mon beau miroir dis-moi… Les cuisine-salle-de-bains-toilettes ressemblent à des laboratoires, contrôlés, aseptisés, cliniques, règne de l’hygiène chirurgicale. Elle opère avec des gants, à coups de lessives, de récurrents, de détergents, de désinfectants. Elle chasse l’impureté, le microbe et autres bêtes noires ! Que rien ne vienne « plus jamais » entacher ce bel idéal !

Mais, en la matière le « plus jamais » n’est qu’un rêve, ou un cauchemar ! Le blanc tyrannique exige un incessant retour à la case départ, un épuisant recommencement, une contrainte quotidienne. Voyez Sisyphe dans l’intimité de sa Maison Blanche, Sisyphe frottant le sol, Sisyphe les mains dans la bassine, Sisyphe actionnant ses robots domestiques, Sisyphe aux cheveux blancs avec son idéal déçu de grande lessive et de paradis immaculé.

et pendant ce temps, je continue de biffer, de barbouiller ma page comme une enfant malpropre. Ce qui me rassure c’est de savoir que, toutes ces traces et tout ce noir-cracra disparaitront ! Quand mon texte passera à la lessiveuse de l’ordinateur, il sortira tout beau-tout propre ! Les mots, les paragraphes seront sagement alignés, ménageant le blanc des interlignes. Et le manuscrit cochonné, lui, passera à la poubelle. Ni vu ni lu !… A la lecture, on pensera que l’autrice n’a connu ni hésitations ni repentirs… Elle rejoindra les rangs des travailleuses au noir !

Textes lus par Dominique Zinenberg

Vergers,

Rainer Maria Rilke,

                                          54

J’ai vu dans l’œil animal

la vie paisible qui dure,

le calme impartial

de l’imperturbable nature.

La bête connaît la peur ;

mais aussitôt elle avance

et sur son champ d’abondance

broute une présence

qui n’a pas le goût d’ailleurs.

                                                     57

O la biche : quel bel intérieur

d’anciennes forêts dans tes yeux abonde ;

combien de confiance ronde

mêlée à combien de peur.

Tout cela, porté par la vive

gracilité de tes bonds.

Mais jamais rien n’arrive

à cette impossessive

ignorance de ton front.

Le forçat innocent

Jules Supervielle

                                          Le faon

Si je touche cette boîte

En bois de haute futaie

Un faon s’arrête et regarde

Au plus fort de la forêt.

Beau faon, détourne la tête,

Poursuis ton obscur chemin.

Tu ne sauras jamais rien

De ma vie et de ses gestes.

Que peut un homme pour toi,

Un homme qui te regarde

À travers le pauvre bois

D’une boîte un peu hagarde.

Ton silence et tes beaux yeux

Sont clairières dans le monde,

Et tes fins petits sabots

Pudeur de la terre ronde.

Un jour tout le ciel prendra

Comme un lac, par un temps froid,

Et fuiront, d’un monde à l’autre,

De beaux faons, les miens, les vôtres.

 *

Un bœuf gris de la Chine,

Couché dans son étable,

Allonge son échine

Et dans le même instant

Un bœuf de l’Uruguay

Se retourne pour voir

Si quelqu’un a bougé.

Vole sur l’un et l’autre

À travers jour et nuit

L’oiseau qui fait sans bruit

Le tour de la planète

Et jamais ne la touche

Et jamais ne s’arrête.

Les amis inconnus

Jules Supervielle

Il vous naît un poisson qui se met à tourner

Tout de suite au plus noir d’une lame profonde,

Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,

Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux

Que ses sœurs de la nuit les étoiles muettes.

Il vous naît un oiseau dans la force de l’âge,

En plein vol, et cachant votre histoire en son cœur

Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour la montrer.

Il vole sur les bois, se choisit une branche

Et s’y pose, on dirait qu’elle est comme les autres.

Où courent-ils ainsi ces lièvres, ces belettes,

Il n’est pas de chasseur encor dans la contrée,

Et quelle peur les hante et les fait se hâter,

L’écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,

La biche et le chevreuil soudain déconcertés ?

Il vous naît un ami, et voilà qu’il vous cherche

Il ne connaître pas votre nom ni vos yeux

Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres

Et loge dans son cœur d’étranges battements

Qui lui viennent des jours qu’il n’aura pas vécus.

Et vous, que faites-vous, ô visage troublé,

Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,

Vous qui vous demandez, vous toujours sans nouvelles,

« Si je croise jamais un des amis lointains

Au mal que je lui fis vais-je le reconnaître ? »

Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence

Et les mots inconsidérés

Pour les phrases venant de lèvres inconnues

Qui vous touchent de loin comme balles perdues

Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.

La vie dans les plis

L’oiseau qui s’efface

Henri Michaux,

,

  Celui-là, c’est dans le jour qu’il apparaît, dans le jour le plus blanc. Oiseau.

  Il bat de l’aile, il s’envole. Il bat de l’aile, il s’efface.

  Il bat de l’aile, il réapparaît.

  Il se pose. Et puis il n’est plus. D’un battement il s’est effacé dans l’espace blanc.

  Tel est mon oiseau familier, l’oiseau qui vient peupler le ciel de ma petite cour. Peupler ? On voit comment …

  Mais je demeure sur place, le contemplant, fasciné par son apparition, fasciné par sa disparition.

Lectures de Colette Klein

Les Loups et les Brebis

La Fontaine

Après mille ans et plus de guerre déclarée,

Les Loups firent la paix avec que les Brebis.

C’était apparemment le bien des deux partis ;

Car si les Loups mangeaient mainte bête égarée,

Les Bergers de leur peau se faisaient maints habits.

Jamais de liberté, ni pour les pâturages,

Ni d’autre part pour les carnages :

Ils ne pouvaient jouir qu’en tremblant de leurs biens.

La paix se conclut donc : on donne des otages ;

Les Loups, leurs Louveteaux ; et les Brebis, leurs Chiens.

L’échange en étant fait aux formes ordinaires

Et réglé par des Commissaires,

Au bout de quelque temps que Messieurs les Louvats

Se virent Loups parfaits et friands de tuerie,

lls vous prennent le temps que dans la Bergerie

Messieurs les Bergers n’étaient pas,

Étranglent la moitié des Agneaux les plus gras,

Les emportent aux dents, dans les bois se retirent.

Ils avaient averti leurs gens secrètement.

Les Chiens, qui, sur leur foi, reposaient sûrement,

Furent étranglés en dormant :

Cela fut sitôt fait qu’à peine ils le sentirent.

Tout fut mis en morceaux ; un seul n’en échappa.

Nous pouvons conclure de là

Qu’il faut faire aux méchants guerre continuelle.

La paix est fort bonne de soi,

J’en conviens ; mais de quoi sert-elle

Avec des ennemis sans foi ?

Les Animaux dénaturés

Vercors

“Mais, ai-je demandé, ‘encore singe et déjà homme’, qu’est-ce que cela veut dire, précisément ? Que ce n’était qu’un singe, ou que c’était un homme ?”
– “Mon vieux, m’a dit Sybil, les Grecs ont longtemps disputé de la grave question de savoir à partir de quel nombre exact de cailloux on pouvait parler d’un tas : était-ce deux, trois, quatre, cinq ou davantage ? Votre question n’a pas plus de sens. Toute classification est arbitraire. La nature ne classifie pas. C’est nous qui classifions, parce que c’est commode. Nous classifions d’après des données arbitrairement admises, elles aussi. Qu’est-ce que ça peut vous faire, au fond, que l’être dont voici le crâne entre nos mains soit appelé singe, ou soit appelé homme ? Il était ce qu’il était, le nom que nous lui donnerons ne fait rien à la chose.” – “Croyez-vous ?” ai-je dit. Elle a haussé les épaules. Seulement c’était avant.

Anima

Wajdi MOUAWAD

J’ai émis un couinement à peine audible. Il m’a entendu. Il s’est retourné. Il a d’abord cherché, puis, en se baissant, il m’a aperçu. Il s’est accroupi, il m’a regardé, je l’ai regardé, j’ai couiné, il a tendu sa main en ma direction et a dit Moi aussi ! Moi aussi ! sous terre, sous terre, et seul ! et il a éclaté en sanglots. Bouleversé par son amitié, par sa profonde affection, gratuite et généreuse, je n’ai rien pu lui offrir en retour. Comment être à la hauteur d’un tel don qui me faisait entrevoir ce que le geste de tendre une main vers son semblable a de sublime ? Il s’est relevé et je l’ai vu s’éloigner. Je ne me suis pas attardé. Je me suis faufilé entre le mur et le radiateur. Je me suis immobilisé. J’ai retrouvé mon souffle et mon attention. Les humains ne sont pas tous des pièges, ils ne sont pas tous des poisons, je veux dire par là qu’ils ne sont pas tous des humains, certains n’ont pas été atteints par la gangrène.

Le Hareng saur

Charles CROS

À Guy.

Il était un grand mur blanc ? nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle ? haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur ? sec, sec, sec.

Il vient, tenant dans ses mains ? sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou ? pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle ? gros, gros, gros.

Alors il monte à l’échelle ? haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu ? toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur nu ? nu, nu, nu.

Il laisse aller le marteau ? qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle ? longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur ? sec, sec, sec.

Il redescend de l’échelle ? haute, haute, haute,
L’emporte avec le marteau ? lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s’en va ailleurs ? loin, loin, loin.

Et, depuis, le hareng saur ? sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle ? longue, longue, longue,
Très lentement se balance ? toujours, toujours, toujours.

J’ai composé cette histoire ? simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens ? graves, graves, graves,
Et amuser les enfants ? petits, petits, petits.

Mes animaux familiers

Texte de Chanson écrit pour Bernadette NICOLAS

qui l’a mise à son répertoire

Colette KLEIN

Je n’ai ni chat ni chien.

Je vis au jour le jour,

Même si je sais bien

Qu’ils débordent d’amour.

Mes animaux familiers ne sont des démons.

De la cave au grenier, il en vient de partout 

Qui livrent bataille en plein milieu du salon.

Ils ont pris mon âme et me rendent un peu fou !

J’ai nourri des oiseaux,

Dans une autre existence.

Tout près de mon berceau,

Ils volaient ma pitance.

Mes animaux familiers ne sont des démons.

De la cave au grenier, il en vient de partout

Qui livrent bataille en plein milieu du salon.

Ils ont pris mon âme et me rendent un peu fou !

Je rêvais de serpents

D’iguanes et de pies

De guenons, tendrement,

De tout un paradis !

Mes animaux familiers ne sont des démons

De la cave au grenier il en vient de partout

Qui livrent bataille en plein milieu du salon.

Ils ont pris mon âme et me rendent un peu fou 

Ma tortue, « Fleur d’écaille »

Jouait avec les pierres,

Les griffes en éventail

Se gorgeant de lumière.

Mes animaux familiers ne sont des démons

De la cave au grenier il en vient de partout

Qui livrent bataille en plein milieu du salon.

Ils ont pris mon âme et me rendent un peu fou !

La vie est ainsi faite

Tous mes anciens amis

Sont partis fair’ la fête

Et m’ont laissé ici

Mes animaux familiers ne sont des démons

Bêtes cornues, poilues, singes et araignées.

Lorsque je songe à m’enfuir par vaux et par monts

Ils ricanent … en me faisant des pieds-de-nez !

Animal Isabelle Camarrieu

Antispéciste,

 je me fends d’une caresse attendrie pour mon boulanger à la tête épaisse de baskerville ou baker-gneul

Sauvage,

 je lève mes ailes à la douceur du courant du chauffage endormant ma vigilance, partant ma conscience d’être sans plume – je flotte !

Pondeuse,

 je gratte d’une pate distraite ma tête chercheuse d’une expression résolue et nourricière à la précision de ma pensée

Velue,

J’écarte à la racine de mes doigts la toison dont le secret s’enfouit sous les couches tissées de civilisation

Feulante,

 je recule acculée face à la méchanceté des actes et des vengeances en traines sanglantes à effets de réplication

Cinglante,

je griffe la blancheur où s’écorche en noir le sang de la phrase- récolte soulevée de l’ écœurement  

Câline,

Je gorge et j’exténue la douceur à l’ébouriffement cotonneux, pour dans la fièvre de mon sein lover une intimité reproductrice

Spectaculaire

Je pare de 1000 yeux hypnotiques la danse de ma séduction pour attirer mon autre moitié dans le soubresaut de la jouissance

Fidèle, je vais l’amble au pas de qui m’attache sans collier ni laisse à l’amabilité de son maintien

Véloce, je déguerpis ou tout à trac fait irruption sur votre voie, œil fixe et haleine fétide à vous faire peur

Dominante,

Je vaque, passe et repasse, ignorante, vaporisant le mépris fascinant d’élégance dans la pause successive de mes pas sous un regard mystérieux de lune réfléchissante

Claudicante,

J’ai moignons et rougeurs en place de griffes digitales, plaies de mon histoire, cependant que le rou-hou de ma gorge comme le velouté de mon ramage efface avec un battement d’envol toute disgrâce 

Indifférente,

Gros yeux saillants, je vous calcule, petit gabarit arrivant dans le champ boueux de mes ruminations, mon oreille s’agace, et de lippe je pince l’herbe à mes sabots, pour vous oublier aussitôt.

Multiple,

Freux nous bavardons à l’envi, noirs sur toit ou arbre, lieu de prédilection, choisi vous ne savez comment, pour nos conciliabules de fin de jour, début de nuit… Y croassons-nous le résumé ou la planification ?

Perfide,

Suave, sinueux se faufilant, j’ondule à la source de mon coulage, rivière brève dans le temps même de ma disparition. Ma caudine, ne parle pas et personne ne s’avise de me siffler.

Vaporeux,

Fébrile, fredonnant, hélicoptère caracolant, j’éblouis de mes bleus-verts moirés, la surface réfléchissante d’une fraîcheur d’été 

Aveugle,

Je creuse de mes éventails carnés la brume motte où je croise et me régale de ces nus, les annelés qui s’allongent et se rétractent pour comme moi bien la pénétrer

Écartelée

Au-dessus du buisson en révolte de mon prélèvement, où monte le poison dans ses bourgeons pour m’écœurer, j’allonge le cou et bat mes flancs satisfaction, de ma courte queue finie en hérisson de ramoneur

Animale,

Je me vautre je m’étale, je m’égaye aussi… je geins de sons inintelligibles à mes congénères qui se fixent le portrait dans chaque endroit de leur visite, pour immortaliser le souvenir de ce qui n’a pas eu le temps, dans leur cerveau de vraiment s’incruster.

L’homme au chien François Minod

C’est la première fois que je le vis marcher seul sans son chien sur le boulevard de l’hôpital. Je ressentis une étrange impression d’incomplétude comme si, dans mon esprit, son chien et lui formaient un couple indissociable. Belle allure, vêtu d’un pardessus vert kaki et d’un chapeau brun, quelle que soit la saison, je le voyais souvent bavarder avec le fonctionnaire de service à l’entrée du garage de la police nationale. Peut-être était-il un ancien de la famille et en profitait pour échanger quelques mots ? On est parfois si seul et particulièrement lorsqu’on n’est plus en activité professionnelle.

J’avais hâte de le revoir en compagnie de son chien. C’était un beau matin de printemps malgré le petit vent sec et froid qui vous fouette la peau. Comme chaque jour, je faisais ma marche et me rendais au jardin des plantes qui était pour moi comme une sorte de Graal. Le cèdre libanais de trois cents ans mon aîné, m’attendait sereinement. Il savait que je viendrais comme chaque jour lui rendre visite avant de monter jusqu’à la gloriette de Buffon au sommet du grand labyrinthe pour saluer l’intendant du jardin du roi. Après avoir sillonné les allées du Jardin et m’être laissé séduire par les couleurs flamboyantes des pavots d’Islande, je franchis le portail du Jardin et remontai le Boulevard de l’hôpital. L’homme au chien sans son chien n’était plus là. Peut-être était-il rentré chez lui retrouver son ami qui, un peu fatigué, avait traîné la patte pour signifier à son maître que non, décidément, il ne se sentait pas de sortir ce matin.

D’autres hypothèses plus sombres me traversèrent l’esprit. C’est curieux cette façon que l’on a de vouloir trouver des explications dès lors que la situation attendue ne l’est plus. De retour chez moi, je vaquai à mes occupations domestiques sans plus trop penser à cet homme et à son chien. La marche que j’avais faite au Jardin m’avait ouvert l’appétit et je décidai de me préparer une salade composée – tomates, haricots verts, concombre, betterave, salade frisée, olives noires et oeuf dur. À la fin du repas, je m’allongeai quelques minutes sur le sofa de la salle de séjour quand mon téléphone sonna. Naturellement, je ne l’avais pas sous la main. Je me levai pour aller le chercher dans la cuisine.

Allo dis-je. Pas de réponse. Juste une respiration haletante. Allo, répétai-je. Toujours la respiration haletante. Bien, me dis- je, il doit y avoir une erreur, je raccroche. Je retournai sur le sofa, un peu intrigué par cette respiration haletante qui me faisait penser à celle d’un chien. Peut-être un type qui utilise son chien pour s’amuser à inquiéter les gens. Ou un gamin, c’est bien un truc de gosse, ça. Mais pourquoi s’en prendre à moi? Je me mis à réfléchir aux enfants de mes amis. Non, pas le fils de Marc, trop bien élevé pour se livrer à ce genre de blagues. Les petits enfants de Murielle? Trop jeunes. Le fils d’Antoine? Non, il a passé l’âge de ces enfantillages. J’en conclus que ça ne venait pas de personnes de mon entourage. Pas grave me dis-je avant de m’endormir sur le sofa, le temps d’une petite sieste.

Je marchais d’un pas léger dans un champ de pavots islandais en compagnie de l’intendant du roi. Le  téléphone sonna.

– À qui ai-je l’honneur ? demandai-je.

– Àla voix.

– Quelle voix?

– La voix de son maître.

Le rêve me réveilla. Je me levai, pris la lettre que je devais poster, sortis et croisai par hasard l’homme et son chien à l’angle de la rue Campo-Formio et du boulevard de l’Hôpital.

Il est content d’être avec son maître me dis-je in petto.

Et lui donc! Marmonna le chien.

A la ferme du plateau Hommage à mon Maître de théâtre Jacques Lecoq Danielle Marty

Un matin                                                                                            

où en  proie à des spéculations obliques                                      

je jouais une scène dramatique                                                   

en cheminant de biais

devant la ferme (1) du plateau

peinte aux couleurs du crépuscule

un Coq

du haut de son perchoir

me traita tout de go

d’intellectuelle de gauche 

Le clairon de sa gorge et le rouge de sa crête

pénétrèrent si profond dans ma chair

que jusqu’à la fin de son cours de théâtre

rendue muette

je m’appliquais à déambuler de gauche à droite

pour parvenir à entrer dans mon corps

Et là

tapis à l’intérieur je sens

une espèce de croupion proéminent 

un cou de canard et des pattes plates

prémisses d’un clown à costume trop large

jupe culotte où sexe hésite à prendre son parti

chemise bouffante voilant poitrine d’éternelle adolescente

dandinement et nez rouge de bécasse

qui croit aux bobards des puissants

et s’exprime dans la langue des dindons

Fini de s’adonner àux introspections psychologiques

ou à l’étude laborieuse d’incunables

au fond de bibliothèques poussiéreuses

feu l’intellectuelle devait dorénavant

sur les champs de foire d’ici et d’ailleurs

vivre de ses bides qui mettent les tripes à l’air

pour faire résonner ce gloussement caractéristique

d’un public qui se moque de ses travers

C’est ainsi que Le Coq

accoucha d’un canard

qui cancanait sur les tréteaux

pour béqueter ses drames

Merci donc à Maître Coq

de m’avoir hébergée dans son poulailler

et de m’avoir dit à la fin de ma formation:

qui sait

peut-être qu’un jour

vous écrirez ?

(1) Décor de théâtre monté sur châssis qui se détache de la toile de fond ou s’élève des dessous par des trappes

L’Ablette et la Bête Francis B. d’Azay

Visiblement, le liftier n’est pas un perdreau de l’année. De plus, difforme et laid,  visage grêlé comme peau de crapaud, cheveux fauves et dents de mulet, il n’a vraiment rien pour lui. La seule chose qui prête à gentiment sourire, pour qui ose affronter de face l’aspect physique du triste sire, est d’en lire le nom épinglé sur son uniforme galonné. Mais qui s’attache au patronyme du liftier, quand seul son prénom amuse parce qu’il est biblique : Noé.

Voyant cet ours mal léché, on se demande si en 1989 les dirigeants du tout nouveau Centre d’affaires de la Défense s’égayèrent de son prénom prédestiné, pour accéder à la démarche de ce postulant aux airs de chien battu, en lui confiant les commandes d’un ascenseur de verre, quatrième embarcation du genre dans la Grande Arche.

Matinée habituelle. Dès l’ouverture Noé charge et débarque des gens, personnel de bureaux, hommes d’affaires, requins de tout poil et autres drôles de zèbres. Tels, celui sifflotant toujours comme un rossignol et Madame l’archéologue, la dame myope comme une taupe qui dirige les recherches sous le cinquième sous-sol.

Parmi toutes ces personnes désireuses d’élévation ou de descente abyssale, une inconnue à la plastique qui subjugua les occupants de l’ascenseur, y compris Noé, lorsqu’elle quitta le plancher des vaches pour monter à bord de la nef de cristal.

Portée par la vague entraînante des arrivants, plus haute qu’eux malgré sa tête baissée, elle n’avait d’yeux que pour son smartphone, ne cessant d’en épousseter l’écran avec ses doigts graciles, comme pour l’en décrotter de chiures de mouche.

Noé s’était alors dit : « Quelle superbe nana, bon sang ! On dirait la sosie brune d’Adriana Quarante-bœufs… »

Maintenant la belle apparition n’est plus que seule des passagers, à poursuivre l’ascension jusqu’à la terrasse. Par ce temps sec et glacial, une courageuse destination… Noé peut discrètement la lorgner, admirer en plein pied sa beauté puisqu’elle est désormais dégagée du voisinage qui en occultait tous les canons.

Oh là là ! Vraiment rien d’un thon ! De plus, la voyant serrer sous un bras une dizaine de magazines spécialistes du cinéma, le liftier estime qu’elle ne doit pas être une bécasse. De ces revues, il reconnaît les couvertures. Féru de ciné, il est abonné aux mêmes publications.

Vraiment cette fille a du chien… Sans être girafe, sur d’interminables jambes fuselées elle est toute harmonie, dotée de formes généreuses et cependant fine comme une ablette. Vêtue précocement d’un printanier tailleur pied de poule saumon et bleu paon, sa chevelure aile de corbeau est rassemblée en queue de cheval maintenue par un ruban tigré qui dégage son cou de cygne, avantageusement. Seule triche, mais sans exagération de longueur, des faux cils ourlent joliment ses paupières de biche.

Brusquement l’ascenseur s’arrête. Sans raison. Le tressautement obtient de la jeune femme qu’elle lève enfin les yeux et consente à regarder autour. Par-delà les parois de verre, elle baye un temps aux corneilles qui volent cent mètres plus bas, puis découvre le dos voûté du liftier qui active placidement le protocole à mettre en œuvre en cas d’incident. Une voix asexuée prend acte de son appel, l’engage à la patience… Se sentant examiné, jaugé, Noé perçoit dans son dos l’inquiétude qui commence à envahir sa passagère… Inquiète par la situation, ou par lui ?

Tout à l’heure, quand telle une carafe de verre leur ascenseur s’élevait, mine de rien un sale type en manteau poil de chameau avait effectué vers elle des tentatives de rapprochement. Quelques instants pendant lesquels Noé se surprit à être jaloux comme un pou.  Il se tourne et la regarde, attitude frêle d’un faon aux abois, embusqué dans le coin opposé de l’embarcation. Oui elle l’observe, le sonde avec des prunelles de lynx. Qu’elle est belle ! Noé devient rouge écrevisse, voudrait fuir par un trou de souris. Elle écarte ses lèvres carminées sur de magnifiques dents, perles d’huitre. Ébauche d’un sourire ? Veut-elle lui parler ? S’en retient-elle ?…

Pris par le doute, Noé reste muet comme une carpe.

Dans son immeuble, les colocataires l’appellent « le blaireau de l’entresol ». Leurs gosses se moquent de ses gros yeux de veau, de sa démarche en pingouin. Ils l’imaginent doté d’un caractère de cochon et avoir mauvaise haleine. Mais qu’en savent-ils, les fichus mômes de ses voisins ! Noé est un loup solitaire. Leur a-t-il seulement déjà parlé !… Avoir mangé de la vache enragée, avant de décrocher ce rémunérateur emploi de liftier à la Grande Arche, confère-t-il, à vie, une haleine de chacal ?… En réalité il est doux comme un agneau, aime son job et, pour hobby, a le cinéma. 

« Plus rien ne fonctionne, hein ?», semble l’interroger le regard de sa jolie passagère.

Une telle pesante situation oblige Noé à se jeter à l’eau :

« – Panne informatique. Un bug ! Nous voilà échoués entre 33 et 34ème… Et cet âne de système relais qui ne démarre pas ! Espérons que les techniciens n’attendront pas le déluge… » lui bredouille-t-il sans oser fixer son ravissant visage.

Le froid devient polaire dans la cabine de verre. Dire qu’il y faisait si chaud tout à l’heure, quand par trentaines ils y étaient serrés comme des sardines. De son sac en croco, elle déroule un boa fait de plumes d’autruche, s’en entortille le cou.

Plus rapide que l’ascenseur maintenant en carafe, une silencieuse panique s’élève et envahit la belle. Claustrophobe, la voilà tremblante, parcourue de tics nerveux. Les grandes détresses sont muettes mais Noé sent bien que la jeune femme est remontée comme un coucou. Son angoisse montante l’humanise, et donne, par contrecoup, de l’ascendant au liftier. D’une voix professionnelle, apaisante et assurée, il conseille : 

« – Ça peut redémarrer brutalement. Par prudence, asseyons-nous au sol, Mademoiselle… Gare au coup de bélier, si la cabine percute le plafond de l’Arche ! »

Alors toujours sans dire mot, bonne fille, elle partage ses revues de papier, et lui montre par gestes que chacun dans son coin doit les transformer en coussin afin de ne pas salir, elle, sa jupe de grand couturier, lui son pantalon d’amiral.

Noé remercie pour la délicate attention et retourne s’assoir près de ses portes, écoutilles et commandes de bord. Puis il s’enhardit, entrevoyant une possible planche de salut : 

« – Vous aussi, aimez le septième art, Mademoiselle ?… ».

Recroquevillée sur le sol de l’angle opposé, elle toussote rauque, tarde à répondre. Tarde vraiment. Noé se demande s’il rame pour rien, ou si elle a un chat dans le gosier… Quand elle se décide, c’est après multiples raclements et avec une épouvantable voix de crécerelle :

« – Oui, le cinéma me fait vivre… C’est mon turbin et croyez-moi, il est exceptionnel que je m’asseye dessus ! Je suis doublure pour mes pieds. Et pour mes jambes. Et mes fesses. Et mes bras, et ma tête… Alouette !… Il m’arrive d’être engagée pour de fugaces silhouettes. J’ai quand même tourné des longs métrages où ma voix effrayante a été doublée. À l’époque des films d’épouvante, j’aurais fait un carton !… Et vous Monsieur, vous aimez quel genre de cinéma ? »

L’ascenseur demeurant aussi stagnant qu’un navire échoué sur le Mont Ararat, ils font connaissance, apprécient avoir de similaires penchants. Elle fait l’impasse sur le physique de Noé, autant que lui ne prête plus l’oreille à l’atroce timbre de voix dont elle est affublée.

Cinq minutes plus tard, ils ont rapproché les deux moitiés du tas de journaux peu de temps désunis pour leur faire des coussins. Assis coude à coude, tous deux genoux relevés sous le menton, elle lui brame du « Noé ! » sans cesse, et en contrepartie, le convainc de l’appeler Annie.

En proie à la chair de poule, elle se serre davantage contre lui, raconte à brûle pourpoint pourquoi elle doubla Valérie Lemercier dans le film « l’Arche de Noé ».

De son sac, elle extirpe une plaque de chocolat Poulain, survivante de quatre autres déjà englouties.

Devançant la possible blague de son nouvel ami, les yeux rieurs elle imprime à sa bouche toutes les apparences d’un grand rire qui ne s’exprime que par une horrible criaillerie :

«  – Ah non, non ! Ce n’est pas moi qui ai doublé Amélie ! », puis elle fractionne la tablette et lui en tend la moitié. Il refuse, poli… Elle insiste :

« – Mais si ! Allez allez Noé ! J’ai déjà dépassé ma ration matinale… Ah, c’est que j’en croque tôt ! », approximation phonétique d’une confession qui les amène à digresser sur « la Belle et la Bête ».

Elle explique ensuite comment dans « Milou en mai » elle interpréta certaines scènes de la vedette. Et bien sûr, situation oblige, elle parle de « Ascenseur pour l’échafaud ». Moment où, en veine de confidences, Annie avoue être la petite-nièce du réalisateur des deux derniers films qu’ils viennent d’évoquer, son Tonton Louis aujourd’hui décédé, et dont elle porte le même nom.

Pour ne pas se prévaloir du lien familial qui pourrait indisposer des producteurs  rancuniers, dans le milieu, elle dit se faire appeler « Annie Valise ».

« – Oui Noé… Valise, comme une valise ! Tu vois, c’est le pseudo que j’ai trouvé pour ne pas trop m’écarter de mon vrai nom, Annie Malle… »   

Fantaisie au parc Nicole Goujon

Dieu que ça piaille ici !… Un groupe d’enfants, une dizaine peut-être, entre quatre et six ans jouent dans le parc. Ils s’agrippent, sautillent, crient et piaillent. Oui, ils piaillent, si bien qu’on s’attend à les voir s’envoler et planer au-dessus des arbres avec leurs capes multicolores et leurs casquettes en becs d’oiseaux.

Ils rejoindraient alors cet homme allongé sur un banc, toujours le même. Il sourit aux anges. Se sent pousser des ailes. Ses yeux ont accroché les étoiles et il monte très haut, voit le monde à l’envers. Il siffle comme un merle mais se prend pour un pigeon voyageur, lui qui ne voyage pas plus loin que le banc du parc.

L’entrée du bois ouvre un espace assez sombre, bruissant de mille sons, chants, chuchotements, appels, cris. Le bavardage de la forêt est difficile à comprendre. Qui parle ?… Suis-je interpelée ?… Que dois-je répondre ?… Tiens, c’est un chien qui s’en mêle. Il sort ses crocs, aboie longtemps, décrescendo, et le silence s’installe. Où sont les voix ?…

Sur le sentier, une sportive me croise, au pas de course. Svelte, féline, queue de cheval au vent, pull angora tigré, musculature puissante. Une femme-fauve qui se sauve ? Ce soir, peut-être, Cat-Woman gravira-t-elle la façade de l’Opéra ?

Au bord du lac, pour rire, un pêcheur m’assure que les poissons font pipi dans l’eau. Dans la nature comme dans leur bocal. Exactement comme nous ! Comment donc ? A la piscine c’est interdit ! J’ai lu sur les panneaux lumineux « Défense d’uriner ! ». Vous trouvez cela normal ?

Plus loin, une femme est allongée sur la berge. L’eau lui arrive à la ceinture. Elle semble avoir échoué là, lascive. Elle a surtout échoué à se dépouiller de sa queue d’écailles grises et visqueuses, et à sortir ses jambes de leur étui dont elle cherche désespérément la fermeture éclair. Et voilà qu’en un éclair, elle disparait. Encore une histoire sans queue ni tête…

Sur l’herbe verte, une danseuse s’entraîne, s’échauffe. Avec énergie, elle étire ses membres devant une grenouille qui fait la danseuse, puis, d’un bond, plonge dans le lac. Elle s’ébroue et s’assoie juste au centre d’un nénuphar. Position précise, prévisible. Chorégraphie parfaite ! On applaudit ! Mais… qui applaudit ? Qu’importe, j’applaudis moi aussi.

Et les éléphants du zoo tout proche réagissent à leur tour. Ils barrissent en mesure, à la fois dissonants et inquiétants. Et soudain, est-ce un rêve ?… je distingue Hannibal au regard de feu sur le dos du plus beau, du plus fort d’entre eux. Cette brute d’Hannibal, d’une cruauté inhumaine, plus dangereux, plus menaçant que ses pachydermes, ici, maintenant ! Hannibal, cet animal !… et je crie et je scande « Hannibal cet animal ! ».

Mais trop, c’est trop, je vais rentrer car… l’environnement du parc, pourtant si familier, me trouble et m’égare. L’incertain gagne du terrain. Les forces vitales procèdent à des échanges. Auparavant, la netteté de leurs frontières était rassurante : animal d’un côté, homme de l’autre, et le monde tournait rond ! Oui mais voilà, c’était sans compter la Fantaisie de la nature, la mienne, et celle de la Périchole d’Offenbach qui continue de chanter « Dieu que les hommes sont bêtes !».

Le destin animal Dominique Zinenberg

Seul

             ou bien en harde, en banc, en essaim, en meute, troupeaux, tribu, famille

Se nourrir : être prédateur ou proie

Se nourrir de feuillage, de mousse, plancton, herbes

Attendre, guetter, se tapir, bondir, avancer, galoper, s’élancer, s’envoler,

Fuir.

Aller quoi qu’il en coûte de l’avant, vers la vie, vers la mort

Être aux aguets, aux abois, en alerte

Fuir.

Frémir, tressaillir, prendre peur, oser.

Parader, roucouler, bramer, se surprendre, choisir, être choisi : accouplements, épousailles, renaissance.

Nourrir les nouveaux nés, leur apprendre l’instinct de vol, de nage, de marche, de débrouille.

L’instinct du cri, de l’appel, du ralliement, du geste-signal.

Et pour les chanceux le jeu éperdu qui élève !

S’abriter, gîter, hiberner, se fondre dans le paysage, disparaître en se terrant, en se serrant, se camoufler, être un stratège pour échapper aux menaces qui rôdent

Seul

          Ou bien en famille, en tribu, en troupeaux, en meute, en essaim, en banc, en harde

Voilà c’est l’animal, ce sont les animaux.

Mes chiens Danièle Corre

Un chien court encore

dans les rues,

affolé, éperdu,

des drames à sa traîne,

en quête de bras

qui le saisiront,

où il reconnaîtra,

où il hurlera

sa joie.

                                 Ces ombres qui nous peuplent

(éditions La feuille de thé, 2023)

On n’a pas enterré

Tous les grands chiens

au pied de l’arbre.

Certains jappent encore,

robe prise dans l’écorce,

déchirure de tendresse

voilant l’espace des jardins.

                                            Voix venues de la terre

(éditions Jacques Brémond, Prix des Jardins de Talcy, 2005)

Ma terre est l’espace

entre mes lieux de racines

Routes pistes voies

déroulent tapis de magie

paysages touchés des yeux

que ma faim

avale

A mes pieds s’endort

un grand chien-loup rassasié

Entailles dans le temps

que la hache d’enfance

un matin de rosée

sur les vitres

entama.

                                                                Obstinément l’enfance

(éditions Aspect, 2005)

Dans la grâce du printemps,

ivre de voix et de rumeurs,

tu fais halte en un jardin

aux pelouses régulières.

Tu laisses sans crainte

au portillon métallique

les grands chiens veilleurs

avec leurs mâchoires

qui croquent les angoisses

au squelette dur

comme oiseaux rapaces.

Tu tiens à distance les mers,

les déserts, les lieux de pilori,

de déflagration, de mise à mort.

Un jeune soleil sans mémoire

caresse ta peau.

                                 La nuit ne se tait pas

(éditions Tensing, 2013)

D’où viennent-ils tous ces chiens

qui jappent et bavent

issus de tant

de mes pages ?

Brusquement ils sont là.

A peine ai-je senti

leur passage.

Ils sont là

avec leur regard d’appel,

de connivence, d’apitoiement.

De quel continent englouti,

de quelle brocéliante forêt,

de quelle lointaine usine biscottière

sont-ils les messagers ?

Il faudra bien qu’un jour,

les yeux dans les yeux,

on s’explique.

Sans être, ils disent garder

la porte des chambres,

des multiples chambres

que le souvenir superpose

où j’ignorais leur présence.

Je reconnais maintenant

leur canine patience

sans accepter pourtant

leur poids de chair et de poils

et la patte qu’ils tendent.