Passage Christiane Rolin

Rien ne m’arrête dans ma course contre le mur dressé sur lequel je devrai m’adosser pour tenir debout, ou donc se trouve le passage ?

De longs couloirs obscurs au sol glissant, des chemins de traverse, des bruits sourds 

Pas après pas s’ouvre la voie de l’indicible, qu’y a -t-il de l’autre côté ? Aller y voir ? pour aller où ?

Ah ! Une lueur, je me retrouve dans de vieux passages surannés ou des boutiques de déguisement m’appellent à d’autres identités, déambulations fiévreuses nocturnes sur les voies de la Seine, nitescence des reflets hypnotiques des immeubles s’y reflétant, Alors je passe et repasse mon passé dans les rues de paris, le long des quais, flânerie moelleuse inondée du rose doré de l’aube sur le fleuve assoupi..

Faut-il rester dans le passage obligé de la bienséance, faire son chemin, un pas après l’autre ? Pas si Sage du tout devant la panique de la pendule dont le coucou hurleur me rappelle a chaque quart d’heure que je n’en ai plus que pour…un court passage

Vers le gouffre lumineux des étoiles je m’envolerai, échappant à la pesanteur du destin dont les semelles de plomb assurent ma verticalité  hésitante.

Ouvrir le passage de l’obscur, du minéral au gazeux, dans le frétillement joyeux de l’impossible, redécouvrir le chemin de la graine à la fleur dans un éclat de rire, du bois sec au bourgeon prometteur, le passage des hirondelles et le murmure de la source.

Tout passe et tout demeure car telle est ma demeure, de passage, j’y suis encore…

Passage Catherine Bruneau

Elle ressentait une fatigue extrême qui lui dérobait les jambes, lui scellait les paupières si fort qu’elle ne savait plus comment les décoller. Puis le vertige la prenait, la vrillait sur place. Elle allait tomber à la renverse, s’évanouir, commençait à sombrer dans le néant. Mais elle résistait. Ses jambes se raidissaient, les muscles de ses cuisses s’arc-boutaient. Elle refusait de fléchir et mettait toutes ses forces pour faire avancer son corps, les yeux toujours clos, malgré cette fatigue vertigineuse qu’elle n’avait jamais connue jusque-là.

Il lui fallait gagner le bureau de la faculté, mais elle ne reconnaissait rien des lieux, se retrouvait dans un hall de verre face à plusieurs ascenseurs disposés en rotonde. Incapable de savoir quel ascenseur choisir. Des gens voulaient bien l’aider, la poussaient dans un ascenseur et lui disait de gagner le troisième étage. Mais lorsqu’elle quittait l’ascenseur, elle se trouvait encerclée par des portes fermées sans savoir laquelle franchir. Une femme lui indiquait alors un petit passage où il fallait se glisser pour gagner un autre bâtiment. Il suffisait juste d’écarter un panneau de contreplaqué poussé là, à la hâte. De l’autre côté du passage, Hélène était surprise de découvrir des couloirs circulaires ouverts sur l’extérieur par de grandes baies vitrées. Il lui semblait qu’ils suivaient la courbure d’un grand fleuve qu’elle apercevait en contrebas. Puis elle marchait d’une foulée plus franche, plus libre, mais sans pouvoir trouver la moindre indication qui pourrait la guider vers son bureau. Les couloirs progressaient en pente douce, bientôt, elle était au rez-de-chaussée du bâtiment, apercevait un jardin, mais elle choisissait de pousser la dernière porte. Là, elle retrouvait son bureau, ou plutôt la pièce qui était désignée comme telle. Car le bureau était désormais sombre, de facture ancienne, ce qui l’étonnait, dans cet environnement de verre qu’elle venait de quitter. D’ailleurs, le numéro du bureau avait changé (…)

L’enfermement, suivi de Jusqu’au dernier…François Minod

L’enfermement

L’enfermement


maman

l’enfermement



Essaie le paradis 


mon fils 


essaie le paradis



Perdu le paradis


maman

perdu 


Tu perds toujours


mon fils

tu perds toujours

Je le sais

maman 


je le sais



Et les nuits aussi 


mon fils


les nuits aussi



Et tout ça qui hurle


au dedans 


maman


tout ça qui hurle 


Au dedans de moi 


mon fils 


au-dedans de moi



Ça hurle aux abois 


maman 


ça hurle aux abois



Aux abois


ça hurle


mon fils


aux abois de moi 



Ça ne passe pas 


maman


ça ne passe pas



Ça ne peut pas passer 


mon fils 


ça ne peut pas



Ça ne passera jamais


maman


ça ne passera jamais



Tu le sais maintenant


mon fils


tu le sais


ça ne passera jamais

                                                                  *

Jusqu’au  dernier

Venu de nulle part

Il est solitaire 

Ou flanqué 

D’un adjectif 

Qui le qualifie

Souvent il hésite 

À franchir le pas 

Et à se dire 

À l’extérieur 

Ou à s’écrire 

Sur la page 

Seul 

Ou en  compagnie

D’autres mots

Qui hésitent 

Eux aussi

À franchir le pas.

Il  sait qu’il sera

Lu 

    Ou 

         Entendu

Par les autres 

Ceux de l’extérieur 

Il le sait 

Ou feint de l’ignorer

Pour mieux se protéger 

De leur regard

Dont il ne sait s’il seront

Bienveillants   

hostiles

Ou – ce qui lui paraît le pire –

Indifférents.

Ce passage de l’intérieur 

Vers l’extérieur 

Est un espace transitionnel

Qui nous oblige. 

 Tout comme le passage de l’extérieur 

Vers l’intérieur est un espace

Qui nous oblige à composer avec les autres

La partition de la comédie humaine

Avec ses pleins, ses déliés, ses silences,

Bref à célébrer tous les passages… jusqu’au dernier.

Passage d’une histoire de passages Francis d’Azay

« Oh excuse-moi Jeannot ! Pousse-toi ! Vite ma page quatre-vingt… Vite, mon passage de la page quatre-vingt. Crayon neuf ! J’ai de nouvelles idées ! » lance surexcité le prisonnier en passant le seuil de sa cellule après avoir marché, par excès de précipitation, sur le pied du gardien qui le raccompagne d’une balade dans la cour. Une succession de passages obligés que Jeannot, muni de son passe, ouvre et ferme à mesure de leurs labyrinthiques trajets aller-retour.

Soulignés du grincement des grilles, et attestés par les cliquetis de serrures, les passages ne manquent pas dans le Centre pénitencier.

« Passage » est aussi le mot-leitmotiv dit et redit par le condamné depuis toutes les années qu’il cisèle l’écriture de sa biographie, dès qu’il en a le loisir tant ses journées croulent sous les textes à travailler. Car en plus d’apporter une aide aux codétenus et surveillants pour rédiger leurs courriers, il écrit des romans policiers qui se vendent comme des petits pains, édités à raison de quatre par an. Bouquins à forts tirages, et traduits dans une vingtaine de pays. Un passe-temps jouissif, et lucratif puisqu’il fait de lui un millionnaire.

Depuis qu’il déroule l’histoire de sa vie en la livrant au papier, il se rend compte qu’elle n’est qu’une succession de passages souvent ardus. En commençant par sa venue au monde, à l’aide des forceps. Ses scolarités furent chaotiques, rythmées chaque fin d’année par des conseils de classe statuant sur le bien fondé d’un passage en classe supérieure… Bah, il n’étudiait que la littérature, lisait, dévorait les romans des bibliothèques de chacune de ses écoles, collèges, lycées, au détriment d’un studieux apprentissage des autres matières. Ne comprenant rien aux maths, physique et chimie qu’il abhorrait, plutôt que de chercher à se mettre à niveau, il trichait sans état d’âme afin d’être tout juste admissible.

Puis vint le temps du passage sous les drapeaux. En manœuvres dans des champs de blé, par erreur quelques balles traçantes l’évitèrent à moitié. Seul moment où d’emblée, il se sentit à demi-cible. Souvenir associé à celui du jour de permission où il subit un cuisant passage à tabac, pour une cigarette refusée à un soldat plus costaud que lui, dans le Passage Jean Nicot de sa ville de garnison. Un séjour militaire au cours duquel il passa le permis de conduire, au bout d’un nombre incalculable d’heures de formation dispensées par un sous-off instructeur, en échange de l’écriture du courrier du cœur de celui-ci. Puis il obtint le précieux sésame. En partie grâce à d’identiques échanges de bon procédés avec l’officier examinateur.

Désormais rassasié de littérature jusqu’à l’écœurement, il ne lisait plus. En revanche il écrivait, écrivait… De chauffeur, il devint secrétaire des capitaines, puis des colonels, et prête-plume d’un général de cavalerie pour lequel il transcrivait le journal de ses campagnes. Un best-seller qui, s’il ne lui rapporta aucune popularité, lui fit gagner suffisamment d’argent pour vivre plusieurs mois sans travailler, le rendit confiant dans ses talents, lui mit le pied à l’étrier pour tenter l’aventure rêvée : devenir écrivain.

Libéré des obligations militaires, il retourna près de Micheline, sa fidèle fiancée. Réciproque passage de bague aux annulaires, et que vivent les mariés !…

Tels le douanier Rousseau, le facteur Cheval, l’instituteur Marcel Pagnol ou le diplomate Paul Claudel, il se dit qu’un emploi de fonctionnaire lui permettrait de donner libre cours à sa passion artistique. Se sentant en passe d’être sur la bonne voie, la certitude de pouvoir enfin se mettre à niveau lui fit accepter un humble emploi : gardien de passage-à-niveau.

Flanquée d’une prairie, la coquette maisonnette située à la croisée d’une route et de voies ferrées, lui parut être son palais idéal. Un logement de fonction octroyé par la Compagnie de Chemin de Fer, en échange d’astreintes de jour et de nuit, qui, puisqu’il écrivait, mangeait, et bien souvent montait la garde sur un lit de camp dans le bureau de service jouxtant le passage, ne l’astreignaient guère.

N’ayant aucun loyer à payer, disposant d’un petit potager, d’une basse-cour, de clapiers, et même d’une vache brouteuse d’herbe et donnant le lait, que demander de plus pour lui, son épouse et maintenant leurs enfants ! Son salaire était certes modeste mais constituait, joint aux appointements de Micheline, professeure de musique, un ensemble de revenus bien suffisants pour ne manquer de rien et pourvoir aisément à l’éducation de leurs trois garçonnets. Quatre fois par jour, il jouait au chef de station pour une autre Micheline, un omnibus de deux wagons marquant l’arrêt trente secondes, au ras de la maison. Passages instaurés par la Compagnie pour ses agents habitant tout au long de ligne, afin de faciliter leurs déplacements jusqu’à la grande ville voisine.

Seul dans la journée, il pouvait écrire tout son soûl. À la condition expresse de vite réagir quand les signaux lumineux accouplés aux sonneries stridentes lui commandaient de manœuvrer une manivelle actionnant la descente des barrières bariolées rouge et blanc. Cela pour bloquer la circulation sur la route nationale, le temps que passent les trains. Moment adoré de la vache ! Emploi tranquille, auquel il donna le meilleur de lui-même jusqu’au matin du drame.

Un jeudi, journée sans école.

Usant tôt de la navette, Micheline était en ville pour faire emplettes. Levés tard, à l’arrière de la maison les trois garçons se chamaillaient sauvagement dans le couloir. Une passade inhabituelle, et d’autant plus gênante pour leur père concentré sur l’écriture d’un roman. N’y tenant plus, et puisqu’il était gardien des pas sages, il posa son stylo, se leva de son poste pour aller les houspiller, les séparer, remettre bon ordre afin de vite retrouver la quiétude nécessaire à son inspiration. Au milieu des cris et turbulences des garnements, il n’entendit pas les sonneries se déclencher. Ne put voir, dans le bureau de surveillance, que les lampes d’avertissement signalaient l’imminente arrivée du Paris-Vintimille. Un rapide lancé à toute vitesse. Les barrières n’étant pas abaissées, sur le passage-à-niveau les véhicules engagés avec leurs occupants furent broyés, déchiquetés. Douze wagons du train déraillèrent. Horreur absolue. Des passagers tués, des blessés gravement, d’autres rendus invalides à vie. Une catastrophe nationale qui affligea le pays entier.

En plus de la Compagnie des Chemins de Fer se retournant contre lui pour faute grave, autant de familles qui n’eurent de cesse que de le traîner devant les tribunaux. Immédiat passage en prison, à titre préventif, puis longue instruction et procès à la une des journaux pendant plusieurs mois. Lourde condamnation.

Conscient de sa responsabilité, mais las des comparutions lui ôtant des heures de composition, l’incarcération définitive apparut à l’homme de Lettres comme un bienfait lui permettant d’assouvir son amour de l’écriture, sans obligations ni arrière-pensées encombrantes.

Ainsi, le détenu modèle est devenu l’écrivain-public du Centre pénitencier. Pour ses collègues de captivité il rédige leurs courriers, et aux gardiens, les rédactions de leurs gamins. Cela en plus d’écrire les sermons du père-aumônier, les allocutions composées pour Monsieur le Directeur lors des remises de médailles à ses agents, ou les remerciements prononcés pour chaque prise de retraite d’un membre du personnel. Tout comme il le fait aussi pour les vœux de Nouvel An, ou les discours de bonne réinsertion que le chef de la Centrale adresse aux prisonniers avant leur libération.    

Jouissant d’une confiance sans limite qui lui accorde un statut d’exception, les passe-droits dont bénéficie le détenu privilégié sont compris et acceptés de tous. À telle enseigne que sa porte de cellule reste ouverte jour et nuit, sauf lorsqu’il s’en absente pour la promenade. Son éditeur passe tous les trois mois et recueille les romans écrits à la lumière des histoires circulant dans la prison. Ses copains sont contents, friands des passages dans lesquels on parle d’eux, ceux où sont valorisés leurs exploits criminels.

Riche de ses colossaux droits d’auteur, depuis longtemps il n’est plus en litige financier auprès des familles éprouvées, toutes dédommagées bien au-delà de l’exigence des sentences. Pardonnés, ses enfants jadis garçonnets belliqueux auxquels il doit d’être à l’ombre, tous trois devenus de très solaires et sérieux adultes, viennent régulièrement le visiter.

Il devait sortir de Centrale déjà depuis trente-ans, sa peine alors effectuée. Mais se sentant peinard dans ce refuge où il est respecté, admiré, louangé, au point qu’il y goûte la sérénité recherchée, est chauffé, nourri, et maintenant encore mieux blanchi, il fait durer le plaisir en versant pourboires et substantielles gratifications au personnel. Autant qu’il régale ses codétenus avec les colis de victuailles qu’il se fait livrer par les meilleurs traiteurs des environs.

Alors, à chaque fois qu’une menace de libération plane sur lui, conduisant Monsieur le Directeur affolé à débouler dans sa cellule pour lui annoncer que bientôt les juges des libertés vont réexaminer son cas, terrible nouvelle, le romancier emprisonné convoque dare-dare son avocat afin qu’il n’intervienne qu’avec les plaidoiries qu’il écrit lui-même contre lui-même. Des arguments rédigés à charge, et de façon équivoque, délibérément tordue, de manière qu’une fois de plus tout recours de libération soit carrément refusé. Un pacte secret passé avec son dévoué défenseur qui, en échange de coquets émoluments, consent à prendre le risque de se voir un jour ou l’autre radié du Barreau.

Pareil pour Monsieur le Directeur du Centre, devenu l’ami incontournable, le complice pour lequel il combine et truque les rapports de « bonne conduite » afin qu’ils soient compris comme étant de « mauvaise conduite ». Compte-rendus qui recoupent et corroborent l’exactitude des contrefaçons édictées à son avocat, annotations habilement rédigées pour qu’au premier regard les magistrats qui statuent sur sa remise en liberté, décident unanimement de maintenir en détention l’ancien gardien de passage-à-niveau. Ainsi, les nombreux allongements de peine pour raison de mauvaise conduite, le hissent en tête de liste des plus anciens prisonniers du pays.

Sa seule marotte, seul amour, seule passion, est de chérir le délicat passage du manuscrit de son autobiographie comportant cinq-cent pages. Celui qui commence à la quatre-vingtième et se termine à la quatre-vingt deuxième. Oh non ! Pas ces « passages » dont lui parlent les copains incarcérés ! Que nenni des brèches, des percées, des trouées vers les boyaux de canalisations menant aux égouts, aux ruelles ou canaux, plutôt que les acrobatiques descentes de cheminées, ou encore, les passages par les toits et gouttières avec rappels en bordure de corniches, les franchissements de hauts murs…

Pour ça, non, il n’est plus en santé !

Sa liberté, il ne la conçoit qu’au centre de sa Centrale. Son évasion ? À part concentrer ses yeux sur la hauteur des miradors afin de conserver son acuité visuelle, sa véritable évasion est l’écriture.

Et surtout ce passage qui va de la page quatre-vingt jusqu’à la quatre-vingt deux. Ces lignes obsédantes qui jamais ne le satisfont. Avec volupté, excitation, il en caresse chaque mot, en éternelle recherche de synonyme mieux adapté, de métaphores finement ajustées, de descriptions aux détails mieux colorés, aux sensualités encore davantage exacerbées. 

Lassée d’attendre une libération de son mari, pour elle jusqu’alors toujours inexplicablement rejetée, Micheline sollicita le divorce. Ce qu’il lui accorda bien volontiers, secrètement ravi de l’aubaine qui désormais libérerait son esprit et lui permettrait de tourner uniquement ses pensées vers sa seule maîtresse, l’écriture.

À force de visites rendues à son ex-mari embastillé, Micheline et le directeur, un veuf qui en coulisse jouait du trombone, se fréquentèrent, tout heureux de découvrir que la musique était leur commune exaltation. Avec la bénédiction de l’écrivain, ils se marièrent. Et depuis, tous les dimanches midi il déjeune avec eux dans leur résidence de fonction, un palais où Micheline, épouse de l’un, ex-mariée à l’autre, cuisine un plat mélangé des poissons dont raffolent les deux hommes.

Noirs dans les assiettes blanches, que seraient lugubres les lieux sans une présence dorée de la vraie maison !… Après la rituelle bombe-glacée vanille, dégustée dans un concert de claquements de palais, la maîtresse des lieux et le directeur de Maison d’Arrêt offrent au prisonnier, avant qu’il retourne au violon, un duo de trombone et de flûte. Celle qu’il acheta pour Micheline, alors sa fiancée, dans la boutique d’instruments du passage Traversière. Tout près de la Bastille.

Miroitements des passages (Dominique Zinenberg)

De quel lointain, de quelle ombre, de quelle buée et de quel souffle

                      nait le passage ?

Il apparaît comme une épiphanie,

                                 ne révélant son accès que dans un miroitement ambigu

il n’est ni défini, ni définitif

                     passage, détour, non-retour

suggère-t-il un ne te retourne pas ?

ne suggère-t-il pas plutôt un franchissement après lequel rien n’est plus comme avant ?

                     passage à l’acte – effroi, promesse, vertige,

non comme passent kirielles d’oiseaux dans le ciel : larmes de joie

mais gouffre sous les pieds, portes qui claquent, sang sur les mains,

                                              adieu

comme pris dans l’étau du passage, cycle de vie de mort,

porte étroite du rêve qui est lointain,

                                                          buée,

                                                                 ombre

                                                                           et souffle 

Passage Danièle Corre

Il reste toujours

des portes et des fenêtres

à ouvrir, à fermer, à ouvrir,

des pans d’histoires cicatrisées

dont on n’oublie

ni les impasses de lumière

ni les bonds du cœur

tombés dans les filets de la nuit.

Parfois, au passage

de quelque vantail,

          on baisse la tête

mais une fierté de sourire,

jouant avec le reflet des vitres,

nous fait soudain lever les yeux.

*

          Un petit chant d’allégresse,

timide, ténu,

se lève en moi,

il est si léger,

si tendre,

il traverse pourtant

les massacres, les cris,

les horreurs du temps,

sans dire

ce qu’il est,

d’où vient

son souffle

qui s’enfle

et s’il saura revenir

et combien de temps

durera son passage.

Qui a ainsi semé

son urgence

d’étoile morte

encore vibrante ?

*

          Par le passage des soupirs

nous nous glissons

vers la poste,

dans notre arrondissement vingtième,

toujours une lettre à la main

ou le papier jaune

des attentes

en recommandé,

soupirs des glycines,

soupirs des minuscules

jardins communautaires

où se faufilent sous les feuillages

des rêves d’immensité,

soupir de la lettre,

tenue de main ferme

qu’on confia pourtant

à de variables errances,

qui parfois n’atteint pas

son destinataire,

soupirs cachetés, timbrés,

que la poste perd,

où gronde une sourde colère.

Le passage Isabelle Camarrieu

Le pas

Sage

Vers la femme, sage,

Le sage pas vers la passagère

Femme de passage

Sage femme

Qui passe outre

La mauvaise passe ;

La bonne femme

Évite le passage

Malencontreux

Le passage odieux

Le pas sage – tout court.

Au passage, remarquez la sagesse

Du pas de côté

Que fit la sage femme

Pour vous faire savoir

Non pas qu’elle ne comprenait pas

Mais que comprenant, elle voulait rester sage

Dans ce passage étroit

Entre l’occasion vaine

Et le pas de trop.

Le pas de trot

C’est à cette allure

Que vos pas vous menaient vers elle

Sage ou pas

Au passage de ce grain de folie

Vous auriez voulu prendre l’étroit passage

Et devenir le passager des songes

Émerveillés

De ses rondeurs que vous évoquiez.

Dans le déduit

Sans le dédalle de la sagesse

De son état d’esprit

Pour auriez pu

Faire le pas fol

Prendre passage,

Pour un envol.

Le passage

Voie intermédiaire

Il introduit

Ou il débouche…

Dangereux de nuit

Ou flippant de pentes

Le passage se passe

Avec soulagement.

De frontières

Il est fait d’attente

Et de complications.

Bien préparé,

Il est un tas

De petits papiers

Tas de démarches

Pour pouvoir sans encombre,

Enfin passer.

Entre deux blocs

Il est étranglé

De pluie, lustré,

Vos pas pesants

Sur les molaires

Coupe-gorge

De ses pavés

Ses fades fumées

Ne grisent rien

Que nos anxiétés.

Passage très sage

Il sait couper

Les liens dont

Il faut se débarrasser.

Dans l’au-delà,

Irrémédiable

Il est l’adieu à soi

La dernière fois

Qui sait ? Au diable !

On se reverra !

Passage piéton

Pas un seul pimpon

Passage clouté

Pas un seul pelé

Passereaux d’été

Vols éparpillés

Passereaux jetés

Dans l’arbre où piailler

Sage passager

Veut philosopher

Sur la brièveté :

Vivre et trépasser !

Passage piéton

Lignes alignées

Passage ferré

Barrières à lever

Du pas à passer

Du passage létal

Passer à côté :

Un rêve éveillé !

A quand ce passage

Qu’il faut bien passer ?

Le plus loin possible…

Oh, oui, s’il vous plaît !

Mais si le caveau

Passage à niveau

Vers un renouveau ?

Passage Catherine Jarrett

I

Elle cherche 

Le bouleau noir des rivières

L’onde qui fuira sous le pas 

La crevasse le gouffre tunnel

Sous le charivari du pic   la sente 

la traverse étouffée de joncs

Le passage 

*

II

Un fil  

           se tord meut arpente les cailloux sables lits d’alluvions

Un fil       Je le saisis 

                  Il échappe je le perds 

                                             l’aperçois  il ondule

                                             sous la terre se camoufle

Je m’allonge je chante  

au fil aux brises à la fleur qui caresse

Une aile deux ailes un coeur un trait 

Tout me guide m’attire

Le fil bat dans le ciel tangue gigue balance 

au gris de vent se fond   à la tige qui bruit  au tremblé des nuages 

C’est la corde trapèze d’araignées jouvencelles  

Il me frôle abandonne 

Tout   vraiment tout   pétale herbe écureuil  rose qui se défait 

rouge-queue ou mésange   sillon noir du blaireau 

cousu vent cousu main   visible ou invisible 

tout m’emporte me guide 

                                  vers toi   le différent 

Tout   est ce fil-passage 

                                  vers le ru du poème 

*

III

Bleue la pluie     Bleue la peur

Bleu d’avant l’inconnu les planètes les voies lactées 

Bleu d’avant le noir ou le rouge 

Bleu du possible   de l’impossible des tourbillons 

Bleu du parfait   du croire    du rire

Bleu l’oiseau   bleue son aile étirée sur le ciel

Oiseau-ciel et nuages   oiseau bleu de tes contes

Bleu d’enfance

Bleu précédant l’orage 

Car sous l’aile  le ventre  

                  des traces    plus sombres  

                  qui sillonnent les nues   qui lacèrent le bleu

J’entends la voix des traces    

                   leur voix mordante   drue 

Il y avait ce bleu      partout      et ce bleu devint blanc

Blanc ils disaient     du temps des miens 

des meurtrières   des épées   des tours du temps 

Blanc le chemin jusqu’à ce jour

ce jour de brume et de regard   vers ce qui fut étroite sente

Oui   ce jour     

              d’hui

Et les questions    

Qu’a-t-on changé?

Passage aigu dans la montagne de désordres terreurs prétentions certitudes 

Peuples perdus  

peuples quêtant ce passage toujours

vers     ne savent pas

              ne savent quoi

Passage perdu

Comme si rien 

jamais 

ne s’inscrivait

Comme si rien 

jamais 

ne progressait

Chemin de blanc d’usure 

Chemin de brume 

                      abandonné du bleu

Les couleurs du silence (Stan Dell)

Tout sourire derrière son pupitre, le président déroule son discours. Comme à son habitude, il livre une prestation remarquable. Sa façon de présenter la situation de l’entreprise relève une fois de plus du spectacle. Dans la salle du conseil, tous les actionnaires écoutent passionnément celui qu’ils considèrent comme le plus grand orateur qui soit. Grâce à lui, tout leur parait d’une clarté inouïe, même les courbes les plus improbables ou les pourcentages les plus obscures. Et parfois, au détour d’une phrase, quel plaisir pour eux de le voir libérer sa verve dans une envolée lyrique dont il a le secret !

Mais la captivante prestation de leur cher président n’entame en rien l’impatience des actionnaires. Pire que cela, elle ne fait même que l’exacerber en retardant l’annonce tant attendue du chiffre. Le chiffre, le seul qui compte en ce moment singulier, le prix qu’un concurrent se propose de payer pour faire main basse sur leur société. Les rumeurs se sont affolées tout au long de la semaine précédant cette Assemblée générale plus extraordinaire que jamais. Dans quelques minutes, ils connaitront le poids de leurs plus-values, des montants longs comme le bras, ils n’en doutent pas une seconde.

Le président entame sa phrase de conclusion. C’est toujours ainsi qu’il termine ses discours, par une phrase de conclusion, une seule et très courte. La nouvelle va enfin tomber, tous retiennent leur souffle. C’est maintenant.

« J’ai une nouvelle capitale à vous annoncer », proclame le président d’une voix claire et forte qui a elle seule indique aux actionnaires que leurs comptes en banque sont sur le point de vivre un moment historique digne d’un big-bang comptable. Mais soudain, plus rien. Plus un mot, plus de nouvelle capitale. Le blanc. Un flash argenté dont il sait la fatale réalité vient de foudroyer le président au plus profond de ses chairs. Mortifié derrière son pupitre, le regard perdu dans les limbes de l’infini, il vient de se mettre entre parenthèses du monde des vivants.

D’abord persuadés qu’ils assistent à une mise en scène dont il est coutumier, les visages des actionnaires sont encore radieux. Mais au fil des secondes, les doutes commencent à fissurer leur enthousiasme. Peu à peu, les sourires s’éteignent, les yeux s’arrondissent, les têtes s’agitent. Les actionnaires s’interrogent mutuellement du regard. Dévorés par leur impatience, ils en arrivent même à détester leur président. Et pour cause, l’inquiétude monte de plus en plus en eux. L’idée du pire se fraye un chemin dans le paysage déclinant de leurs espoirs. Et si la société n’était plus vendue ? Impossible. Et si les chiffres que l’on avait annoncés n’étaient que pures fantaisies ? Ils ne peuvent s’y résoudre. Ils ont tant spéculé sur leurs gains à venir qu’une telle déception porterait un coup fatal à leurs rêves. Ils n’ont pas attendu toutes ces années, pour en arriver là. Ils sont venus gouter à la plénitude et c’est maintenant le vide qui s’abat sur eux.

Le président est submergé par une vague blanche dont il ne perçoit que trois couleurs éclairantes. Le rouge de l’amour de toute une vie passée, le bleu de l’effroyable vérité du présent, le vert d’une renaissance future qu’une nouvelle puissance spirituelle l’invite à entamer dès à présent. Alors il ferme les yeux et prend une profonde respiration, laissant des énergies nouvelles gagner peu à peu son corps. Puis il rouvre les yeux et du regard balaye de nouveau l’assemblée. Rassemblant tout ce qu’il lui reste de forces, il esquisse un sourire. Il va enfin couper le long ruban blanc du silence.

Dans la salle, les chuchotements se sont tus. « J’ai une nouvelle capitale à vous annoncer », reprend le président. Sans une seule hésitation, il leur lâche le fruit de leur diabolique convoitise, comme s’il jetait un morceau de viande à des bêtes furieusement affamées. Le prix proposé par le concurrent se situe bien au-delà des estimations les plus irréalistes. Oubliées l’angoisse du grand blanc laissé par leur président, pour les actionnaires seul compte ce chiffre mirifique qu’il vient de prononcer. Ils se lèvent comme un seul homme et applaudissent celui qui vient de faire leur bonheur. Ils aiment leur président !

Tiraillé par une douleur viscérale, lui n’a qu’une envie, fermer les yeux pour s’épargner le spectacle de leurs joies. Mais il n’en fait rien, renaissance oblige. Un seul chiffre a fait d’eux des esprits fortunés. Un violent ressenti a fait de lui l’homme le plus pauvre de la terre, lui annonçant une nouvelle autrement plus capitale. À des milliers de kilomètres de là, son frère jumeau vient de partir.

Rendez-vous (François Minod)

Je n’ai pas pu me rendre au rendez-vous car j’étais pris par un autre rendez-vous ailleurs, oui, ailleurs, dans l’au delà de vous ici-bas. Vous ne me croirez peut-être pas et pourtant, c’est la vérité, j’étais pris ailleurs, dans votre ailleurs, bien au delà de vous. J’ai bien essayé de vous faire signe mais vous ne m’avez pas vu, ni entendu car vous n’étiez pas dans votre ailleurs, vous étiez dans votre ici, sans doute occupée à attendre que je vienne au rendez-vous d’ici. Se pourrait-il que nous ne puissions nous rencontrer étant donné que vous n’avez pas accès à votre ailleurs, alors que moi, je ne suis plus d’ici et ce depuis des lustres. Et pourtant, chacun attend l’autre comme si c’était possible de se rencontrer ici et ailleurs. Je vais donc sortir de votre ailleurs que vous ne connaissez pas et m’en retourner vers mon ailleurs à moi. Et tant pis pour notre rendez-vous qui, je le crains ne pourra jamais avoir lieu ni ici où vous demeurez, ni ailleurs où je rêve de vous rencontrer. C’est peut-être mieux ainsi, ça nous permet de construire la fiction du grand Rendez-vous que chacun d’entre nous, qu’il soit d’ici ou d’ailleurs, rêve de vivre au grand jour pour certains ou dans l’ombre de la nuit pour les autres.