De la geste encore Michel Cassir

                     I

donne le la de lac

celui de la geste

ou ce geste là

le et la geste

traversent

le doigté de voix

en-deçà

la justesse

aujourd’hui ni demain

ne sauraient prouver

que la précision de flèche

puisse unir

le geste à la geste

ni que le poème

se pulvérise

en épopée

qui de nuit

l’éclaire

          II

en scooter à dos d’étudiant

la geste s’avère

plus agile et dissimulée      

que panthère

de l’an mille

Ce geste Nicole Goujon

Je t’ai vu !… Je t’ai vu le faire !… Tu as osé !… Tu savais que tu ne devais pas… Tu le savais… mais… tu l’as fait quand même !

Je t’ai vu quand… ce geste… tu l’as fait malgré… malgré qu’il ne fallait pas ! On t’avait dit… il ne fallait pas ! Tu le savais !

Pourquoi, oui, pourquoi ?… Pourquoi, toi, as-tu osé le faire ?… Le faire pour de vrai cette fois… Tout seul !… Tu aurais dû tenir bon encore, plus longtemps. Ne pas céder. Même en ces circonstances, même pour toutes ces raisons que toi et moi connaissons, ce geste-là, tu ne devais pas le faire. Mais ça a été plus fort que toi !

… et tu ne dis rien !

Tu sais, oui, tu sais parfaitement… ce sera retenu contre toi… et contre moi aussi !

Ce geste-là, on ne pourra pas le réparer, on ne pourra pas revenir en arrière, faire comme si tout ça n’avait pas eu lieu.

Un geste comme celui-là, ça ne s’efface pas, ça laisse des traces, ça persiste à tout jamais dans les mémoires, et ça passe les générations, tu comprends ?…

… et tu ne dis toujours rien !

Il y en a d’autres qui t’ont vu ! Je les ai vus te voir ! Ils s’étaient cachés, mais ils n’ont rien perdu de la scène. Ils craignaient que ça finisse mal. Personne n’a bougé, espérant que non, tu n’irais pas jusqu’au bout, non, pas si loin tout de même !  Pas ça !… Pas comme ça !… Et puis j’ai vu la peur dans leurs regards…

… et dire qu’il va falloir vivre avec ça maintenant ! Comme si la vie n’était pas suffisamment dure à vivre ! Comme s’il n’y avait pas déjà tant de douleur ! On va devoir, en plus, supporter leurs regards réprobateurs et leurs silences glacés, car eux non plus ne parleront pas !

… et toi, tu persistes à te taire !

Avant toi, personne n’avait osé ce geste. Personne n’avait pris ce risque ! Certains auraient pu mais… Quelles que soient les histoires – et dieu sait s’il y en a eu – ça tenait. Je veux dire ça tenait parce que chacun se retenait, chacun redoutait le pire… si… par malheur…. Mais toi tu l’as fait ! Tu as franchi la limite qu’on respectait depuis toujours. Ce geste, tu l’as décidé tout seul ! Tu as réglé les comptes tout seul. Es-tu devenu fou ? As-tu pensé à moi, à nous ?…

Un geste comme ça, on ne sait pas jusqu’où ça peut aller…

Geste Isabelle Camarrieu

Je remonte mon col: hiver

Je lasse mes lacets: enfance

Je plonge dans vos yeux : attirance

Je fourrage dans mon sac: Perte? 

Je baisse le volet: nuit

Et c’est bizarre s’il fait noir, pourquoi occulter? 

Je dévale la rue: nouvelle? 

Je compose le code: communication

Je marche au hasard: liberté

Je chantonne à mi-voix: oubli

Toute dans la mélodie, je m’unifie

Promptement je rattrape : réflexe

Je craque en m’asseyant: âge

Je baille en écoutant: ennui

Au loin, je fixe : habitude

J’inhale longuement: fleur

Je détends les épaules: soulagement 

Je vernis mes ongles: sortie

Je finis la page: poésie !  

Distributeur

L’homme s’est approché. Dans le mouvement de la tête. De chaque côté. Pour s’assurer de la tranquillité. Usure de la marche. Chandail sur son blouson. Rassuré. Sous le bandeau de lampe, grisaille de sa peau sous le poil transperçant. Le monde s’est chiffré. Penché. Sous ses doigts des sons digitaux. Code de coffre. La langue tirée : le billet. Langue de décompte, reliquat de liberté. Dans le retrait. La pluie avait des velléités. La lumière des fuites. Gomme contre macadam. Sur la vitre, la passante emportée sous la masse du bus, sombre dans ses aplats. Homme rapport au manque. Animal au trou d’eau. Dans l’exercice du solde. Il y en a encore ? Insoucieux de son luxe de survie ; se retournant, les épaules moins creuses, la main au menton efface le besoin volatile. Comme si de rien n’était. Un halo de phares. Le rouge se débine, traîne à la stridence de l’eau, là, sur la chaussée. Passage n’éclairant rien sur le motif. Ni sur le fond. Intégrale d’un geste quotidien. 

 Extrait du recueil » des nouvelles du Moi » éditions unicité 2023. Isabelle Camarrieu 

De l’infime à l’immense  Danielle MARTY 

1. Le geste nain

Il fut un temps où la huche à pain offrait son ventre vide

à l’unique miche qui finissait en rondelles dans la soupe

un temps où l’on trempait la soupe 

où l’on trompait la faim

car on ne bouche pas le vide

avec de la mie de pain

on l’enfonce un peu plus loin

et on apprend à feindre.

2. Le geste fourbe

Il y a des gestes que je n’aime pas

ceux qui sont courbes

ceux qui tournent autour du pot

laissent planer le doute

promesse, mensonges et petits fours

dessous de table et goût du jour

ceux qui se font banquiers pour mieux soustraire

ou se réduisent à l’index pour taper sur les touches

ceux encore qui se prétendent poètes

en comptant les pieds sur leurs doigts

pour remporter le jackpot

et augmenter les tirages.

3. La Geste du geste

Peut-être que tout est  geste

sinon pourquoi dirait-ton

qu’il n’y a que les gestes qui comptent

et que  faire un geste  c’est donner quelque chose

une pièce, un  regard, un mouchoir en papier

une poignée de main, une parole de réconfort

à moins d’être un Fou, un Prince ou un Sage

qui considère son corps comme un lieu de passage

et voulant faire un geste royal

change quatre fois par jour de costume

pour le donner aux pauvres

Pour l’anthropologue Marcel Jousse

le geste est la pensée incarnée

l’énergie fondatrice de l’être humain

pour le peintre Van Gogh

le geste suprême est celui du Semeur

pour le poète argentin Juarroz

il est poésie verticale de l’oiseau

qui tombe et sent tout-à-coup

qu’il va continuer à voler

chez mon maître Jacques Lecoq

il est porté par le masque neutre

dans l’Adieu à l’ami qui part sur un bateau

un adieu qui  n’est pas un au revoir

mais un acte de séparation

qui appartient à tous les humains

pour moi il est un geste qui commence en solitaire

et se termine en tous les autres

un geste entre celle qui fut et celle qui viendra

Le geste d’écrire Mireille Diaz-Florian

Sa main a frôlé la page nue.

Elle s’est levée

Elle se tient devant la fenêtre

Encore voilée de jour

Au loin

On distingue

Les lumières d’une ville

Elle s’est installée 

Dans les plis du silence

Son regard a glissé

Sur le contours des choses

Au loin

On devine

La montée de l’ombre

Elle est restée

À la lisière du temps

Là où se perd le décompte

Des heures

Au loin

On discerne

La rumeur d’une ville

Elle s’est approchée

Au plus près de l’instant

Où il lui faudrait ajuster

Le geste à son désir

Au loin l’ombre

S’est appesantie

Sur la ville

Elle a caressé la page nue

Cherché dans les plis du silence

Et le décompte des heures

                     À la lisière des ombres

                                          Au lointain d’une ville

                                                    À ajuster les mots

                                                               À son désir

D’écrire.

La beauté du geste Yves Bichet

Proposé par François Minod                                                                                                               

La confiture des rois (extrait)

Choisissez de préférence une rémige d’oie femelle. Taillez-la soigneusement Récupérez un bol de groseilles du jardin et incisez la première baie avec une paire de ciseaux effilés. Glissez-y doucement le bec de la plume d’oie. Ce biseau naturel ne doit pas blesser le fruit. Il est là pour isoler les pépins que vous ferez glisser l’un après l’autre dans la plume, sans mutiler davantage la chair de la groseille. Après ce tri, ôtez la rémige d’oie puis recouvrez l’entaille d’une minuscule pelure afin de reconstituer la pulpe au mieux. Réserver la baie ainsi épépiner dans une assiette et recommencez. Recommencez sans faiblir, indéfiniment, jusqu’à épépiner un kilo de groseilles en une heure et demie alors qu’i faut deux jours pour un débutant. Apprenez la patience, le geste sûr, rapide et sans beauté, l’économie des yeux. Aimez la fragilité de ces fruits minuscules que vous devrez soulager de leurs pépins pour qu’ils flottent dans la fameuse confiture comme des balles lumineuses, des baies translucides, appariées, légères, innombrables. Elles mijoteront deux heures dans le sucre perlé. Elles seront confites et aériennes au point de sidérer les puissants de ce monde, de surprendre leurs papilles, de limiter leur arrogance.

Délester les groseilles de leurs pépins est une leçon, comme un prélude à la vraie vie puisqu’on ôte ce qui gratte et entrave, qu’on se débarrasse des semences, que chaque graine s’échappe dans une plume d’oie. C’est un lest minuscule dont il faut se déprendre. Accessoirement, il s’agit de l’étape essentielle menant à l’élaboration du fameux caviar de Bar, cet entremets princier. Sans cette délicate exonération, ce travail d’allègement, encore pratiqué dans la Meuse, les pépins de groseille seraient confinés dans leurs fruits et les plumes d’oie n’auraient servi qu’à tracer des mots, noircir des milliers de pages, écrire des lettres ou des romans. Oui, elles ont produit des chefs-d’œuvre, mais c’est du passé. Il n’en sort à présent que ces minuscules pépins, empêchant les groseilles de flotter comme des ludions dans la confiture.

 « Le geste auguste du semeur »     – Francis  B. d’AZAY –

                                                   

                                      ( V. H. Poésie – tome VII – Saison des semailles -) 

 « Tiens gamin, passe-moi donc Victor Hugo pourque j’assaisonne ma salade ! » Et Grand-père Auguste prenait des mains de Papa le support des deux burettes en porcelaine blanche, les vinaigrier et huilier qu’une boutade de naguère voulait voir de cette sorte marqués des initiales de l’écrivain. Des éléments fragiles parmi la centaine de pièces, en plus du moutardier, qui constituait notre vaisselle d’apparat. Ainsi la famille réunie dans la grande salle aux murs couverts de livres reliés, prenait-elle ses repas dominicaux sans cesser d’évoquer Victor Hugo. Mais également Guy de Maupassant, puisque appellation sous laquelle se passait de mains en mains l’autre pièce de porcelaine aux initiales d’or gravées sous chacun de ses becs verseurs, la saucière proposant côté Gras et côté Maigre. Celle-ci étant la réplique d’une première qui par la faute d’un tangage, peut-être geste allègre ou maladroit, se retrouva brisée en mille morceaux sur le carrelage, au cours d’un repas.

Sensible au récit de cette mésaventure racontée par Grand-père lors d’une visite à Limoges, le chef-boutiquier des Manufactures de Porcelaines prit l’initiative d’offrir à ce client cordial, une identique saucière de remplacement. Un audacieux geste vendeur, terme qui à l’époque se voulait expression moins affairiste que la locution « geste commercial ». Hélas les gestionnaires de l’usine n’entendirent pas d’une oreille amène, la prodigalité de leur employé. « Comment ça ! Une saucière de ce prix, donnée à un riche bourgeois ! »

Et l’affaire, commentée à toutes les sauces, fut rapportée au plus haut niveau des Manufactures. En dépit d’une retenue de salaire équivalant au prix de la saucière, le grand patron, implacable, démit le vendeur de son emploi. Mais où limoger quelqu’un qui déjà, habite Limoges ! Ce licenciement suscitant une vive émotion dans la fabrique de porcelaines, bientôt l’outrance patronale révolta toute la ville. S’ensuivirent agitations, gesticulations et grève générale. Aussi vite que monta la tension, l’oriflamme des Manufactures de Porcelaines fut descendue de son mât. Puis malmenée, exhibée à travers places et rues où défilèrent par centaines les manifestants, se muant en émeutiers lorsque leur furent opposés les Gardes Mobiles qui, ironie de l’histoire, portaient sur leur vareuse les initiales de la saucière. Sans doute parce qu’ils savaient comment assaisonner les ouvriers, gras et maigres…  Héroïquement assis à cheval sur une barricade, le chef-vendeur cavalièrement licencié, soucieux de ramener la paix, intervint entre ses collègues et la soldatesque escouade « Halte à tout cela, camarades ! Si l’on veut faire un geste symbolique, il ne faut pas brûler le drapeau mais le laver ! »

Informé des origines de l’affaire qui jusqu’à Paris faisait la ‘une’ des journaux, Grand-père Auguste, aussitôt révolté, recueillit ce mis-à-pied. Il lui fit quitter le chaos l’impliquant là-bas, pour l’employer chez lui comme jardinier. L’homme limogé connut alors terreau, humus et terre de bruyère en lieu et place du kaolin blanc. Un geste commercialement adroit peut-il faire oublier un geste malheureux ? Voire osé, sachant que la première Guy de Maupassant fut brisée après avoir été lâchée par une soubrette, offusquée d’un soi-disant geste déplacé de Grand-père. « Dis Maman, ça veut dire quoi, un zeste déplacé ? », question d’enfant que j’émis, la bouche alors disgraciée par la chute de deux de mes incisives de lait. « Nous ne t’en cit’rons pas ! Sache que jeu de mains, jeu de vilain ! Tu apprendras par toi-même à te préserver de ce genre de pépins ! », me répondit Maman, lançant un regard noir à son beau-père.  Réponse bonne à déclencher, en pourtour de table, d’étincelants sourires sitôt embrunis. Que certains convives, même, ombrèrent d’un geste de leur main. Réplique acerbe, type mornifle, faisant piquer dans son assiette le nez de Grand-père et obscurcir le regard de Grand-mère… Quant à moi, il fallut que je me contente de la réponse maternelle, trop occulte pour renseigner mon jeune âge. Vous pensez bien que, passées mes primes années, j’appris vite de quel genre de gestes il retournait, quand de leur main leste certaines péronnelles de mon école me les sanctionnèrent d’une gifle. 

Cette servante néophyte s’était-elle aventurée à vouloir aguicher Grand-père Auguste, en commettant pendant son service une gestuelle, une mimique qu’il comprit comme une invite ?… Un soufflé fumant déposé en milieu de table aurait-il donné à l’outragée l’idée de répliquer par un soufflet, en lieu et place du sacrifice d’une saucière ?… Ce jour-là, Grand-père se méprit-il vraiment, à la vue d’un geste ambigu de la prude pubère ?..

« Bah, la pudeur que l’on prête aux femmes pimente la moindre liberté de leurs gestes !… », citation sans doute puisée dans nos bouquins par Papa, vaillant soutien de son père, car, sans doute lui aussi, héritier de pareilles gestuelles. Ne me dit-il pas parfois « Chaque saison est la pensée de celle qui la précède. L’été vérifie les gestes du printemps. À ton tour, mon fils, tu constateras cela par toi-même ! » Et de poursuivre, pensif « Les gestes seraient-ils plus éloquents que les mots ? En tout cas, il est clair que nos gestes s’avèrent être les plus sûrs traîtres de nous-mêmes… Alors mon petit, fais toujours attention à tes sentiments et aux pulsions qu’ils génèrent ! » 

Quoi qu’il en fût, et en dépit des semeurs de conseils, je ne m’en privai pas. Conscient qu’un temps viendrait, espéré le plus lointain possible, où zozoter de nouveau signifierait porter un appareil dentaire que je ne serais plus en capacité de bien ajuster. Cruelle étape me signifiant la fin des privautés. Annonce que je ne devrais désormais ne consacrer mon reste de vie, qu’à l’art d’être grand-père.

Tard, au soir d’hier, lors de son attaque cardiaque Auguste ne bénéficia pas rapidement de premiers gestes de secours. L’ambulance ne pouvant entrer dans la propriété à cause du geste de quelqu’une qui verrouilla trop tôt la barrière de cour. Revanche prise à retardement sur d’anciens conflits ancillaires ? Un geste alors criminel ?… Si oui, preuve serait faite que ne sont pas toujours salvateurs, les gestes barrière.

Centre hospitalier. Journée de soins, hélas bien inutiles.

« Qu’il est difficile de trouver un geste pour quitter une personne que l’on ne reverra jamais… », me dis-je en sortant de la chambre du mourant… Grand-père avait été chef d’orchestre. C’est dire s’il connaissait la gestuelle, ayant mené des centaines de gens à la baguette, sa vie durant. Chanteuses et chanteurs, instrumentistes, joueurs de vielle, de fifre, bombarde et tambourin, lorsqu’il dirigea des concerts consacrés aux ‘ Chansons de geste ‘ parvenues des temps anciens. Celle de Roland, bien sûr, et le fameux triptyque, les trois cycles fers de lance. Celui du Roy, celui de Garin de Monglane et le dernier, attribué à Doolin de Mayence. « La geste » étant la forme sous laquelle trouvères et troubadours disaient leurs poèmes épiques, voyageant de châteaux en palais afin d’y sublimer avec amour leurs mémorables héros.

À la dernière heure, lorsque viennent à manquer les mots, ne survit que le geste. De ce lit ne pouvant être, d’évidence, celui d’un hypocondre tragédien, Grand-père à barbe blanche m’offre ce qui lui reste. La force de soulever une main. 

Grands dieux, que lui répondre…

D’un coup, je vois Victor Hugo dans ce geste d’Auguste qui se meurt.

Envols Dominique Zinenberg

Nos gestes éphémère

                               volubiles ou tranquilles

                       qui bercent nos années et font danser la vie

Nos gestes « gauches et veules » claudiquant

                                         dans les airs

                       simples volutes qu’on oublie

                       qui bercent nos années et font danser la vie

                        arabesques

                        encodées

                        de nos corps meurtris

                        et signes

                                                        en encre sympathique

                                                        en alphabets secrets

                                       Pictogrammes

                                           criant

                                       comme des affamés

Nos gestes du matin et nos gestes des soirs

                    qui bercent nos années et font danser la vie

        on les esquisse, on les épure

               ils sont dentelles

               et leur aura

               sont en spirales

               roses trémières

Nos gestes en suspens

                    qui bercent nos années et font danser la vie

               dans l’abandon

                               soudain

             sculptent dans les nuages

                           l’absolu de la grâce

Ce geste Bernard Fournier

1

Ce geste,

A peine perceptible

Une reculée du bras gauche

Se détachant du flanc

Lentement

Insensiblement

    A peine visible

2

Ce geste

En direction de l’étable

Qui fut une maison

Simple, ordinaire, humble

Discrète

Comme ce geste

     Qui la désigne

3

Un mot pour accompagner

Ce geste

Une parole rare et brève

A cueillir dès qu’elle tombe

4

Pas sûr qu’elle fut accompagnée

d’un sourire

Même malicieux

Pas sûr qu’elle fût accompagnée

D’un regard

Même de travers

Pas sûr qu’elle fût accompagnée

D’une halte

Même brève

Pas sûr, vraiment

Qu’elle fût même accompagnée

     D’un redressement du buste

5

Non

Geste et parole

Rares et brefs

Dits en passant

Comme un non évènement

Comme un rien

Comme un tout

Un instant, un réflexe

une pensée

6

Parole rude et sévère

Juste

Brève

Et Rare

« ton père est né là »

7

Il n’en fallait pas plus

Pas nécessaire

d’en dire davantage

8

Pas besoin de réponse

Comme si déjà

Victor s’était mis à l’aune

De ce geste

De ce mot

9

Victor

Tu restes muet

Abasourdi par cet aveu

bête à n’y rien comprendre

10

Victor

Tu n’as pas même la parole

Pour répondre à ce geste

Et que pouvais-tu faire ?

Rire aux éclats devant le soleil ?

Prendre un air sérieux

Philosopher, méditer, penser ?

11

Non, Victor

Tu n’as rien dit

Il ne fallait rien dire

Ne rien répondre

A la parole brève

Tu as su être à la hauteur

De ce geste

     Simple, silencieux, laborieux

12

Et soudain, Victor

Ton oncle est devenu plus proche

Ce geste

Cet aveu

Sont venus te comprendre

Te prendre avec

Parce que tu es venu

Cet été-là

Parce que tu as suivi ton oncle

Parce que tu étais prêt

     A l’entendre

13

C’était l’hiver, il avait beaucoup neigé

C’était près de la Noël

Oui, c’est, ça

Ton père est né à Noël

Dans cette étable

14

ce geste anodin

Comme par hasard

Pour dire les choses sans les dire

Sans leur accorder trop d’importance

Parce que, précisément, elles sont importantes

Qu’il faut les dire

Mais simplement

Sans marque, sans effet

     Sans affectation

15

Ce geste vers le bas

Pour désigner l’ancienne ferme

Ce geste vers l’arrière

Pour ne pas s’attarder

Quand les choses sont dites

Ce geste de tout le bras

Qui se détache du flanc

Pour dire le miracle

L’insensé, l’impossible

L’inaudible

16

Ce geste pour rêver

Pour se croire un instant

Élu

Voulu

Ce geste

Qui reste dans ta mémoire

Victor

Comme un signe

     Mais de quoi ?

17

Ce geste ressemble à cet homme

Soucieux de l’autre

Soucieux du mot

sans un de trop

sans un de moins

sans un qui manque

18

geste de paysan

Sûr et simple

souriant

sans

extravagance

sans

rien de trop

sans

rien d’inutile

19

Ce geste de sa part

pour son neveu

Le plus jeune, le plus fragile, le plus humble

Le plus ignorant de tous

Le plus ignorant, surtout

20

Ce geste, cette parole

renvoient Victor à son humilité

moins qu’un paysan

il ne sait rien du ciel

Ni de la terre

Ni des animaux

Encore moins des feuillages

21

Et que sait-il de son oncle

De sa famille ?

De la vie d’une ferme

Hormis quelques jours en été ?

Que sait-il de la neige 

Dans ce pays de montagnes ?

Que sait-il des voisins

Du curé, du maire

Des fermes alentour

Comme de la prochaine ville ?

Que sait-il de la rivière

Où est née sa grand-mère

     De la tour qui veille, centenaire

22

Ce geste pour dire

Que Victor est ici chez lui

Qu’il est né

véritablement

Ici

lui aussi

dans cette étable

Même si c’est à Paris

     Qu’il a vu le jour

23

Ce geste pour l’inviter

A comprendre que c’est là

Qu’il mourra

Même s’il tombe ailleurs 

son ombre, son âme, son havre

Sont là

Sur le plateau

Comme sur la rivière

 24

Plateau qui lui non plus

Ne se pousse pas du col

Plateau humble

comme le geste de l’oncle

plateau pas plus haut que six à huit cents mètres

Plateau de creux et de bosses

Sans hauts cols à affronter

     Simples reliefs variés pour animer le regard

25

Rivière simple elle aussi

Non pas fleuve fier

Ni tempétueux cours d’eau

Non

humble rivière de la vicinité

comme cet oncle qui eut ce geste

Avec deux noms

Selon

Qu’on parle français ou l’oc

Lot ou Olt

Rivière frontière

Rivière mystère

     Rivière millénaire

26

Maintenant

il sait

sa place est là

il est le fils de son père

Un enfant du pays

Il sait

Que la terre de ses souliers

Vient de cette étable

27

Ce geste inouï

Impromptu

Soudain

Bref

d’où est-il venu ?

28

Y avait-il dans l’air

Un vent, un oiseau, un cri

Un chant que l’oncle aurait entendu

Une voix peut-être

Un souvenir

De cet hiver

De cette étable

De cette naissance

29

Mais on ne veut rien dire

Que cela

 on n’en dira pas plus

peut-être même

en a-t-on déjà trop dit

mais il fallait que ce fût dit

30

Après on chantera ce qu’on voudra

    On dira telle ou telle fable

31

Il n’y avait pas de bœuf

Ni d’âne

Seulement quelques vaches

Et trois cochons

La mère, le père

La sœur, le frère

Et l’enfant qui vient de naître

Comme un soleil

Une nouvelle étoile

Dans la nuit de l’hiver

32

Qu’a-t-il fait ?

Qu’a-t-il dit ?

A quoi a-t-il pensé ?

Que lui fait d’être le neveu

De ce geste

Lent, bref et discret

33

Que faire de ce geste ?

Comment être à la hauteur

De ce geste ?

Comment soi-même

Refaire ce geste ?

C’était ce cri .. Catherine Jarrett

C’était ce cri dans la lumière orange

Ce vibrion qui s’accrochait au mur et se répercutait

Et puis recommençait

Cet écho de l’écho

ce cri-sanglot de blessé ou de joie

Et l’orange devenait bleu  

entre les murs blancs du matin 

ces murs d’un temps ne finissant

C’était le temps de l’immémoire 

de la rondeur et du toujours 

Le temps de l’amour d’Éluard 

de l’amour   dans ce cri noir

Vagissement ou beuglement

le cri pleurait et chantait

se cognait aux pierres endormies

Le tuffeau comme son berceau 

l’aube grandissant sous le cri

C’était duel c’était folie 

assomption

C’était l’instant long   le pérenne

le créateur du frisson 

de la peur de la compassion

chant de la faille et du possible

de l’amour   sans sa prétention 

C’était l’ardeur noire et énorme 

allant venant fracassant 

un bal sonore 

dans l’orange doux rosissant 

dans le défroissement des tons

C’était la geste 

péremptoire 

et devant quoi s’incliner

d’un demain 

d’un toujours 

la geste qui n’en terminait pas

la geste énorme 

la geste brute

L’aboi sans grâce l’aboi du ventre l’aboi du mâle de la femelle

cri de boutoir et de douleur cri de plaisir sans paix ni halte  

vrillant perçant  vociférant 

C’était  geste d’amour des xylocopes   des bourdons noirs

                     —-   —-    ——   —-   —-

Note :  « geste d’amour »  que j’ai filmée / enregistrée  et qui dura 15 -20 minutes au moins

en mon doux pays d’Aliénor