Il est dix-sept heures ; mes voisins sortent pour leur promenade en amoureux. Il lui passe gentiment le bras sous la taille ; elle sourit comme un ange. Ils cheminent dans le quartier, se dirigent vers l’Avenue, buissons bien taillés, trottoirs accueillants et calmes. Ils accordent naturellement leurs pas, plus exactement ils tentent de s’accorder car très vite elle peine à le suivre et à mesurer ses pas sur les siens.

Lui, d’humeur joyeuse, se balade, flâne, sifflote, nez en l’air, guette les changements minimes sur le parcours, des fleurs sur un balcon, des oisillons dans un nid, des travaux en cours… Elle, les yeux constamment braqués sur le sol, ne remarque rien. Elle calcule précisément l’endroit où elle va poser ses pas. Elle évite de marcher sur les intervalles entre les dalles, sur les jointures des pavés, sur les fissures des pierres. C’est plus fort qu’elle !  Une habitude depuis l’enfance. L’Avenue est comme une longue marelle où elle saute à pieds joints, ou à cloche-pied, ce qui rompt la fluidité de leur déambulation initiale.

Il l’attend, lance des cailloux, observe le frémissement des feuilles, salue les passants… Il module sa marche. Après tout c’est sa façon à elle de se balader ! Disons qu’elle ondule plus qu’elle ne marche, pose à peine les pieds, passe de pierre en pierre, effleure les dalles mouillées. Il aime ses allures de danseuse, ses balancements, ses glissades. Elle est si belle, si gracieuse, presque irréelle ! Il l’imagine tout droit sortie d’un livre, une fée chancelante sur des pavés d’or ; il en est tout ému. De temps à autre, elle s’appuie sur lui pour ne pas trébucher, pour enjamber des entailles boueuses, des fractures, et poser ses bottines sur des pierres rassurantes.

Jamais elle ne lui avouera qu’elle converse depuis toujours avec le silence des pierres, qu’elle craint les brèches-lézardes-fêlures et la palpitation des fentes. Elle sait qu’une existence parallèle circule en filigrane dans ces plaies ouvertes qui cisaillent le continu des trottoirs. Jamais elle ne marchera sur les ombres qui s’agitent sous les pavés moussus ; elle redoute d’être harponnée par les êtres pernicieux qui crochètent les promeneurs entre les pierres, d’être agrippée par les griffes qui tirent les corps vers les enfers. Jamais elle n’osera lui dévoiler cette ébullition souterraine, cette clandestinité insaisissable, ni lui confier ses peurs, sa hantise d’écraser des chimères furieuses et maléfiques.

Cette histoire de porosité entre la terre et l’enfer semblerait à son amoureux, si insensée, si délirante, qu’il en serait horrifié-terrifié, ou pire, cela déclencherait son rire moqueur – la bonne blague ! – et elle ne le supporterait pas… Elle préserve son monde obscur, chérit ses images inquiétantes, verrouille sa parole, et ainsi protège ses démons.

Elle lui sourit de temps en temps, lui prend le bras et prétexte d’un premier frisson, d’un soleil de biais, pour relever son col, resserrer son écharpe, rebrousser chemin, et rentrer.

Rentrer. S’enfermer dans son bureau. Poursuivre l’écriture de son roman.

Raconter comment une femme en balade dans les rues de Paris a soudain disparu.

Raconter que, seul indice, on a retrouvé un bout d’écharpe coincé entre des pavés…