Extraits du recueil Sentir (Rafael de Surtis, 2021) (Éric Chassefière)

Solitude

Tout est noir devant, tout est immobile, tout attend, tout rêve. Le coin de ciel entre arbres et toits cache le silence de la mer, l’écriture douce de l’oiseau, la fragile lumière de l’horizon. L’oiseau seul fait bouger la branche, qui est main d’ombre sur la soie du nuage, répond par le silence au désir de solitude des mots, scande les lointains, habite le proche, l’inconnu de l’arbre. Mot pas encore chant, silence déjà graine, possible du chemin, de la langue, de l’éblouissement qui prend aux racines du noir. Soleil né de rien, fleur de nuit illuminant le ciel de l’arbre qui caresse le toit, soleil doucement pensée, œil ouvert au front, premier dessin du corps qui s’éveille à la lisière, se donne à la présence du chemin, à l’errance sans fin du désir, à tout ce grand dédale noir de l’ici se rêvant dans le distant. Sentir comme vibre l’aile de l’oiseau au passage de l’ombre sur la peau, fermer les yeux avec le monde quand le chant est feu. 

*

La nuit tombe

Immensité de la lumière, aride falaise de la mer, lointains marcheurs de l’espace, corps rutilants de clarté, couleurs au poinçon de l’ombre. Légères feuilles de vent au souffle du souvenir, tout ici est flambée, vibration blanche des miroirs, présence incandescente, chemins à dessiner dans l’absence, dans la douceur bleue, l’ocre des lointains aux prismes des murs. Chemins comme s’allonge l’imperceptible du reflet, comme rêve la course joyeuse, comme on assagit la mer de sa main posée sur la table de la nuit. Scintillement, non dans la transparence, mais dans un voile de lumière, le perlé d’un éblouissement de la peau, comme si, pour mieux voir, il nous fallait d’abord dessiner l’ombre qui est en elles, si couleurs et formes ne pouvaient naître que de l’ombre, que cernées d’ombre. La couleur nait au fond, un prisme rose de rayons, ancre doucement le ciel dans la mer. La pénombre du soir révèle une géographie du proche, calligrammes noirs dans les reflets, mouettes et varechs entrelacés, colonne du dernier soleil. La nuit tombe au milieu du corps. 

*

Une même présence

Éblouissement qui prend, là, au partage de la peau. Douceur au fond des yeux de ce haut matin de présence, tout de lumière et de silence, où l’on vient se laisser effacer, paupières closes pour mieux en appréhender le parfum. Pas silencieux sur l’herbe veinée de ciel, tout ici est silence, tout écoute, se cache dans le silence de l’écoute, le pépiement léger des oiseaux, le murmure du feuillage, la mouvante écriture de l’ombre, tout participe d’un même souffle, d’une même présence à la vie. S’abandonner au souffle, à ce va et vient en soi de la lumière faite souffle, entendre l’unique battement d’aile au proche de la pensée de l’arbre, puis écouter le silence, respirer avec le silence, avec ce chant qui emplit le ciel, entendre le silence chanter en nous, sentir comme l’arbre est en soi, comme est silencieux l’oiseau qui se pose, comme il suffit de peu pour éveiller la nuit qui dort en nous. S’ouvrir à ce silence et à cette lumière venus tapisser la profondeur d’un jardin. 

*

Cela naît du profond Entendre bruisser le peuplier, chanter l’oiseau au creux de la treille, ta voix doucement au fond des murs, caresser le silence du chat qui s’éveille. Entendre le battement d’une aile, le souffle d’une ombre qui passe, la rumeur de torrent du vent dans la profondeur des jardins. Entendre ce que le vent n’entend pas, ce que cache le chant de l’oiseau, ce que ta voix ne dit pas de ta présence, la douceur au fond des mains, les mots pour dire le partage, la lumière tendre d’un visage, le sourire qui toujours s’efface. La douleur de ne savoir dire la douleur avec les mots lumineux de la joie, de ne savoir atteindre l’autre, de ce cri d’enfant en nous qui ne finit pas et que nous portons de toute la force de notre désir de dire. Entendre sous toutes ces voix l’immensité de murmure de la parole, le vent clair bruisser aux lisières, sentir comme la vague en est profonde, comme cela nait de profond en soi, écouter longuement le vent. Entendre la mer, écouter comme on marche, se fond au mouvement de son pas. 

De bronze et d’ombre (Agnès Adda)

Quel allant, mon Dieu, quel allant

De minerai solide ils déploient

L’homme et la femme qui marchent

Tout de belle vigueur sur la terrasse !

Et leur ombre feint de courir alentour

Sur le trictrac de la lumière

Entre les pins.

C’est la brise d’été, son menu souffle

Qui ordonne cette escapade retenue de clairs-obscurs

– Saccades et piétinements.

Au pied de l’impériale qui filait

Entre les marronniers, les étoiles, les réverbères

Ainsi couraient les reflets anonymes

De vos bustes de chair, voyageurs,

Emmêlés à tant d’autres ombres

Promises à grande aventure !

– Intimité chaotique

De brillances obscures

Enchevêtrées.

Et de ma haute retraite

Quand sur l’un ou l’autre versant des vaguelettes du fleuve

Sinuent de menues empreintes pailletées de fard

J’imagine, ancrée sur la plateforme d’un bateau nomade

Double silhouette de bronze dur

Regard rivé sur l’horizon.

Saint-Paul de Vence – Paris

Le Mendiant de la rue Soufflot (Francis B. d’Azay)

« Arrière !

Arrière, ceux qui soufflent le chaud et le froid ! » psalmodie nasillard et le menton martial, l’ancien comédien hirsute aux yeux hagards. Celui devenu pour tous, « le Mendiant de la rue Soufflot ».

Accompagné d’une bouteille du sang de sa terre natale, un bourgogne rouge, luxe qu’il coince quotidiennement dans sa musette maculée, le pauvre hère érudit, l’air étriqué, erre comme perdu dans ses frusques de mal nippé… Ah il n’a pas toujours vécu ainsi, à jouer le Pierrot vindicatif ou le macaque qui tend une sébile par-devant la fontaine et ses vasques !

Marié trop jeune à une actrice riche et populaire, son divorce imposé l’a dépouillé, complètement ruiné, précipité à la rue. Faut dire qu’il jouait perdant, face à un maître du Barreau défenseur de rupins, contre son avocat ‘commis d’office’ !

Rendu exsangue, toujours en rogne et la proie de haines, depuis il déambule, dégoûté de la vie comme de tout nouvel emploi.

Avant de lui offrir son cœur, que ne s’était-il méfié de la trop aguichante actrice !

Combien de fois regrette-t-il de ne pas s’être remémoré cette tirade du « Barbier de Séville », qu’au Conservatoire il déclamait par cœur : « Fiez-vous à tout le monde, et vous aurez bientôt chez vous une bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler, et de bons valets pour les y aider ! »…

Ses bons amis, ses bons valets ?… Hélas, leMendiant de la rue Soufflot nes’en souvient que trop !…

D’abord le hâbleur musculeux, de l’atelier du bas de chez eux… Ah comme il aurait aimer souffleter ce voisin qui sut ravir sa belle épousée, si celui-ci avait été frêle avorton ! Hélas, ce gars qu’elle admirait était souffleur de verre. Un amant aux chaudes effusions qui toutes veines dehors s’auréolait de rouge et or pour métamorphoser au bout d’un tube, et par la magie de son souffle puissant, la pâte en fusion… Alors que lui, juché sur ses tréteaux se voyait pâle Tartuffe s’épuisant en ronds de jambes, à infructueusement souffler des vers.

Puis, oublié le Vulcain de quartier ! Vint l’époque où il fut de nouveau cocufié par le souffleur d’un théâtre dans lequel jouait également Patrick Dewaere.

En dépit de son impératif besoin du secours d’un souffleur, le Mendiant de la rue Soufflot, alors comédien, rêva bien des fois de s’emparer d’un pistolet pour viser la lucarne de l’effronté. De tirer en plein front ce malappris, le souffleur de ses tirades mal apprises. Mais dans le magasin des accessoires, les pétoires, que dans leur jargon théâtreux tous dénomment « les soufflants », sont factices. De judicieuses contrefaçons qui évitèrent au Mendiant de la rue Soufflot de transformer la scène en théâtre de crime, et qu’il poursuive sa vie derrière les barreaux. Certain, également, de savoir son partenaire Patrick ne pas s’être suicidé avec l’un de ces soufflants-là.

De son épouse légère, le Mendiant de la rue Soufflot fit les frais d’autres lourdes tromperies. Ainsi, lorsqu’elle se laissa séduire par leur metteur en scène… Ah ça, sous son nez ce réalisateur lui souffla bel et bien sa Dulcinée ! Et un tordu, un machiavélique !

Pour chercher à l’évincer en le dégoutant du métier, le maestro des plateaux ne cessa de le rabaisser devant toute la Troupe réunie, lors de répétitions où, parce qu’il était maladivement perturbé, sa mémoire lui fit défaut.

Ainsi l’amant de sa femme le brocarda, prenant malin plaisir à lui infliger de tapageuses soufflantes. Si outrancières qu’elles en hérissaient même les poils de velours du grand rideau. C’est dire si la sensible étoffe réagit souvent, aussi cramoisie que le visage de l’acteur publiquement humilié… Bah ! À la décharge du metteur en scène entreprenant, en son for intérieur leMendiant de la rue Soufflot admet maintenant que de se faire souffler ses répliques à longueur d’acte, n’était pas vraiment jouer…

Pour couronner le vaudeville, malchance des malchances, depuis trois ans le sans-logis souffre d’un souffle au cœur qui le fatigue, l’annihile, et va croissant. Dès lors, il a cessé de grimper chaque jour jusqu’au Panthéon, préférant marquer le pas en bas, sur les grilles de la bouche du métro Cluny qui souffle sans entracte son air chaud, bien que nauséabond.

Un crève-cœur pour qui aime contempler Paris du faîte de la Montagne Sainte Geneviève… Du coup il ne l’escalade plus qu’une fois l’an, n’y monte qu’à la belle saison.

Aux lendemains de Pâques, avec barda, musette crasseuse et bouteille de bourgogne, le Mendiant de la rue Soufflot amorce alors sa transhumance. Il s’élève de Paris pas-à-pas, laissant Duvernet et son mouton au ras des pâquerettes… Grimpant poussivement, transitant de refuges en refuges d’altitude, il séjourne quinzaine de jours après quinzaine de jours sur les trottoirs du parcours où les bouches de métro s’échelonnent. Ainsi il bivouaque de grilles en grilles d’aération, progresse au ralenti de station en station. Un vrai chemin de croix…

Le souffle court, souffreteux, épuisé par son lourd ballot, début du mois de mai le bonhomme gravit enfin les derniers mètres de la rue Soufflot.

Près du chef-d’œuvre de l’architecte prénommé Jacques-Germain, comme lui un natif d’Irancy, village des coteaux vineux d’Auxerre, il demeure l’été à l’ombre du Panthéon où souffle l’esprit qui l’aide à calmer son vieux courroux, à pacifier ses ressentiments de mari répudié… Et apaiser son âme.

Alors oublieux de son ire rancie, d’une voix de stentor il paraphrase le poète persan Omar KHAYAM, en déclamant aux quidams qui le prennent pour un doux ballot : « Entre la foi et l’incrédulité, un souffle. Entre la certitude et le doute, un souffle. Sois joyeux dans ce souffle présent où tu vis, car la vie elle-même est dans le souffle qui passe… »

Alors, le Mendiant de la rue Soufflot profite ! Il gagne quelques sous grâce aux touristes et passants auxquels il raconte des histoires ou joue quelques farces, récite des bribes de pièces de son répertoire classique, avec réverbère et banc public pour seuls comparses.

Puis l’automne passant, aux primes frimas quand la belle saison bascule en sombres journées, que pleuvent les vents glacés et qu’il voit ses semblables souffler sous les châtaignes les braises de leur brasero ambulant, il quitte le fidèle auditoire qui se dépeuple, et entame sa redescente vers le fleuve… Une scène en vaut bien une autre !

Évitant l’Odéon qui peut lui souffler la mauvaise haleine d’agaçantes réminiscences qu’il s’acharne à oublier, toujours au ralenti leMendiant de la rue Soufflot dirige ses pas mal assurés vers les souffles chauds de Cluny et son métro, une étape avant  d’échoir sur le lieu d’hivernage, la fontaine Saint-Michel qu’il retrouve à la Toussaint… Endroit où « le cœur vif du Quartier Latin fait déguster avec plaisir la houle des bonnes ondes », comme l’écrivit Jules Michelet, un sage, précisant « là où s’accordent mieux la science et l’inspiration, où parmi ses vastes et pénétrantes observations, on sent le souffle des grandes foules… »

De cette multitude nourricière, le Mendiant de la rue Soufflot perçoit l’âme féconde et ses bienfaits qui se convertissent en cascades de petites liquidités numéraires.

Autant de joyeusetés tintinnabulantes au creux de son modeste godet.

Ralentir (Danièle Corre)

Être là, aux bornes du chemin,

sans le poids de l’attente,

traversé de souffles

et cependant à l’écoute

de la voix qui s’attarde,

être entre les semis et les récoltes

au pied de la façade ocre

à regarder le soir enlacé

à la vigne-vierge,

être pour ne plus agir,

pour ne plus s’activer

au four et au moulin

à faire dégorger les chagrins,

sécher les vieilles histoires,

être pour voir

le pinceau mouillé de couleurs

poser son glacis sur les heures.

*

Dans l’appel harcelant des téléphones portables,

j’avance sans bruitage

avec le bouquet apaisant des fleurs de coton,

l’espace des bayous livré aux oies sauvages,

le corps chancelant sur les passerelles de lianes.

Reçois-moi, ami lointain, ami de la sève d’érable

dans la douceur pourpre de l’été indien.

Je traverse les voix de la petite chapelle

à l’orée des champs d’Abraham,

j’apporte à ton seuil

un chemin de silence

gorgé d’images de couleurs.

Souffle (Catherine Bruneau)

Je sens ta main palpiter sur mon doigt.

Mon souffle s’étire.

Je vois l’hirondelle se fracasser sur le verre du toit.

Mon souffle s’arrête.  Mon cœur attend.

Je vois la flamme se coucher sur ma bouche.

Mon souffle s’embrase. Où va le feu ?

La bise porte le givre. Tout se raidit sous le souffle de l’hiver.

Je suffoque sous la lune.

Face à l’horreur des meurtres, le souffle ne vient plus. Ni Les mots. Comment embrasser les morts, tous les morts ?

Souffleuse de vide  ( Danielle Marty)

Souffleuse

je suis souffleuse de verre

même si mon verre n’est qu’à moitié plein

je te le tends pour que t’y abreuves

je suis souffleuse de vers

même si mes vers boitent

je te les fredonne

pour que l’air tienne ta mémoire en éveil

souffleuse de théâtre

je comble les trous de ta mémoire

tapie dans le trou du plancher de la grande scène du monde

j’y souffle en rafales les orages la neige la révolte la tendresse le désir

les paroles de haine comme les rêves inatteignables

les utopies à venir et les noms imprononçables 

les moutons comme les bulles de savon

souffleuse de bouteilles de vases et de figures

je joue avec le feu la forge est ma demeure mon antre insaisissable

cilice cendre et calcaire en fusion et rotations perpétuelles

mon souffle imprime une forme à l’informe

je souffle la force de la flouve odorante

qui pousse entre les dalles de béton

et celle des racines du séquoia

qui courent entre les tombes du cimetière

je souffle la folie de ces créatures

en quête de vie meilleure

qui  traversent les mers tueuses

sur des bateaux en décomposition

je souffle le pouvoir d’un corps sans conscience

qui se traîne  hors de la cave

un corps qui dicte sa loi à l’esprit

qui avait programmé sa propre mort

mais que la dérision de l’acte a saisi

je souffle ce miroir tendu par le Clown

qui rit de ses enflures et de son désespoir

de n’être qu’un nain dans l’Univers

un reflet errant dans le concert de ses trous noirs

souffleuse d’orgue

à chaque note  j’entends son écho dans ta gorge

toi qui as un souffle au cœur

à chaque inspir un merle siffle dans ta poitrine

et chaque expir est une conquête  

un contre-ut poussé  au sommet  de l’Himalaya

souffleuse au souffle court

je cherche un second souffle

par ta bouche

une idée neuve

dans ta tête

une bougie

dans ton coeur

pour une année de plus

souffleuse à bout de souffle à bout de bronches  à coque vide

à trompettes discordantes  à cheval fou

souffleuse au bout du bout du souffle à sssssous  asssez  à  ffffffeueueu  à ssssiffffle 

allez un pt’tit dernier pour la rout’ pour pas s’cassssser un p’tit pouss’lamort  allez  pousse pousse pousse encore encore encore

chute chute chute

pour qu’advienne le cri le premier cri

celui du corps

en Vie

Victor de l’Aveyron (Bernard Fournier)

c’est un peu comme
si tu étais né là, Victor,
près de la rivière
frontière
entre nord et sud
dans ce fouillis de feuilles
qui ressemble tant au désordre de ton esprit
dans cette lumière accablante
irisant la rivière
désordre et contradiction :
le nord reçoit la lumière
le sud est à l’ombre
ici la rivière
partage le basalte et le grès
dans ce pays
de pierres rouges
les lauzes
des châteaux
virent au bleu
à force d’être noires
*
Victor,
tu as des bleus
aux genoux et aux bras
un peu dans les yeux aussi
peut-être même
à l’âme
*
les brindilles bleues
de tes yeux
viennent du ciel
et des rêves
*
gambade, gambade
mon Victor
saute, cours, souffle
jette ton corps
aux quatre coins du champ
prés, vaches, arbres
vers ce chêne
bon pour la sieste
dans le silence bleu des mouches

*
tu es
sauvage
jusqu’aux yeux bleus
des fauves et des fleuves
*
tu ris tellement
si souvent
que tes yeux ont gardé le bleu
de l’enfance
*
insouciant des nuages
comme des paroles sévères
tu aimes jouer
tu es la vie
spontanée, innocente
l’herbe
l’arbre
l’oiseau
ne cherchent rien de plus
qu’un peu de vent
qu’un peu d’eau
sang bleu pour la sève
*
le ciel était d’un bleu
de cartes postales
aussi bien que des ciels mystiques
l’enfant était lui aussi
naïf devant le ciel
bouche bée bleue

Exit le bleu du ciel (Nicole Goujon)

Prologue
Le bleu.
Eclairage presque irréel. Ciel d’un bleu léger et profond, transparent et dense.
On s’y plonge, s’y prélasse, s’y enveloppe.
Manteau virginal. Beauté pure et silencieuse.
Puis on tire le rideau.


Acte I.
L’anthracite.

Le bleu du ciel a disparu. Le tableau suivant signe le deuil de l’azur. Un voile de fumée
envahit la scène. Fumée qui ne cesse de s’épaissir, menaçante. Le ciel s’assombrit,
charbonneux. On n’y voit plus rien ! Le grand enfumage. Des langues de feu, telles des
furies, avalent le vert des prés et le calcinent. Terre de cendre désertée et brûlante.
Progressent des murs de flammes, chauffés à blanc, portes de l’enfer. Les arbres embrasés se convulsent. Les bois crépitent sous un soufflet de forge. Odeur de brûlé, de rôti, de cramé, de mort. Un suaire enveloppe la scène. On pressent l’imminence de l’apocalypse auquel on ne voulait croire.


Acte II.
Le gris-ferraille.

Des chevaux fous, aux chevelures de flammes, déboulent et déchirent l’opacité de la scène. Galop de poussière incandescente. Des félins errants et des singes hurleurs s’entredéchirent, griffes acérées, peur au ventre. Des rapaces atteignent des hauteurs vertigineuses et croisent des hélicoptères vibrionnants, impuissants, tels des jouets d’enfants. On voit de blanches carcasses carbonisées, des squelettes de bâtiments abandonnés, les mille bras des forêts implorants et calcinés. On pressent l’imminente dislocation de ce monde, et on ferme les yeux, et on se bouche les oreilles.


Acte III.
Le noir sépulcral.

Le rideau est tombé sur la panique indescriptible, le désarroi, les ténèbres. Le mal n’est pas compréhensible. Au cœur du ravage et de la désolation, obéissant à une mémoire ancienne, des hommes-taupes déploient une énergie aveugle, font des trous, s’enterrent. Ils creusent, creusent le sous-sol. Cherchent protection et fraîcheur. Jusqu’où iront-ils ? Jusqu’à quelle profondeur? S’ils s’enfoncent encore, ils rejoindront l’incendie qui bout au fond de la terre. Car la planète est un feu. Ils le savent. Alors ils percent leurs labyrinthes à l’horizontal, sous la surface, loin, le plus loin possible, jusqu’à ce que la chaleur redevienne supportable.

Epilogue.
Exit le bleu.

Espérant d’autres soleils, ils abandonnent leurs sous-terrains. Ils sortent à l’air. Leurs
poumons encrassés respirent difficilement. Peu à peu, ils relèvent la tête, mais leurs yeux
brûlés de survivants ne voient plus le bleu du ciel, ni la mésange qui boit dans une flaque, ni la lavande qui parfume le vent. On tire le rideau. On range tout. Demain, on rejouera… peut-être

Bleu (Christiane Rolin)

Derrière le Bleu du ciel
Combien de Bataille
Derrière le doux sourire
Combien de bleus à l’âme,
Derrière les fourrés,
Combien de timides bleus ?
Ce n’est guère l’azur qui rassure
Ni les abysses du Grand Bleu,
Mieux vaut l’éphémère évanescence de l’heure bleue,
où murmure le nostalgique parfum du blues de la trompette de Keith
Où Klein fait le plein de son Bleu, bleu comme du bleu,
5 nuances de bleu façonnent ma sérénité,
Tout en dégustant mon petit Bleu
Jamais sans mon petit Rouge
Pour voir la vie en Rose.

La maison bleue (FRANCIS B. D’AZAY)

Deux jours avant sa prise de Retraite, jumelles serties aux yeux le commissaire scrute la
maison bleue accrochée à la colline, trois lacets de route plus haut, plein aplomb du phare qui la ponctue finalement. Comme une sorte d’index délateur, fiché vers le toit de la maison bleue bâtie plus bas.
Voilà deux heures que le chef de police a planqué sa voiture, une surannée Citroën CX
Pallas, sous un bosquet d’ifs bleus en retrait de la voirie, poste d’observation abrité des
regards.
Après le soleil de plomb, cette nouvelle nuit corse s’annonce bonasse. Les cigales
cymbalisent, toute vibure, et les hirondelles trissent à tue-tête qu’elles ne veulent pas céder si tôt un pouce d’espace aux chauves-souris.
Le phare s’allume. Ses éclats pâlots n’ont pas d’effet sur l’uniforme que revêt le ciel bleuté. Pas plus que sur la pelisse d’une mer indigo, sillonnée par quelques voilures au blanc insolent. Bleue nuit, l’ombre envahit le bas du maquis, grimpe graduellement à partir des rocs grenat où bougonne l’écume.

Patience, patience. Délaissant une minute ses jumelles, l’observateur tire la dernière Gitane d’un paquet porteur du logo, la pince entre ses lèvres, l’attise au bout de la précédente et jette le boitier évidé, côté passager. Sur la moquette.
Saint Christophe réprouve. Saint Maclou n’y voit que du bleu.
Le commissaire fume, tout en reprenant sa surveillance. Son autoradio, en extrême
sourdine, diffuse de la parlotte. De sa dextre, il farfouille malhabilement dans la boite à
gants, dégotte enfin le prochain paquet, à l’aveuglette… Dans sa jeunesse, le policier était
bien en chair et fumait la pipe. Il s’en sépara quand tout le commissariat se mit à le
surnommer Maigret… Léger blues de nostalgie. Il sourit à ses années aux rondeurs passées,
sous ses ronds de fumées gris. Qui donc peut prétendre arriver à en fabriquer des bleutés !
On ne lit cela que dans les polars…
Maintenant Maigret amaigri, il ne se distrait d’heures de filatures ou recherches d’indices
qu’avec deux ou trois paquets bleus, de ses Gitanes papier maïs.
Toujours pas âme qui vive, aux abords de la maison accrochée à la colline. Maison bleue,
c’est vite dit ! Seuls ses volets le sont, bleus. Dans ce repaire qu’il espionne, toutes et tous
pénétreront sans en toquer la porte. C’est connu, ils ont jeté la clé, viennent à pied, sans
frapper… Ah ah ! Sans doute par crainte des bleus ! Les hippies n’aiment pas les coups. Ils
préfèrent éprouver leur courage au contact des aiguilles. Celles des tatoueurs, et certaines autres, aussi… Quand la maison à flanc de colline aura fait son plein de cheveux longs, le commissaire rameutera ses troupes par talkiewalkie. Avec les services douaniers, elles débarqueront toutes sirènes hurlantes. La nuit sera alors bleue de leurs phares tournicotant qui se reflèteront sur la Grande Bleue, en contrebas. Les petites frappes qui ne frappent pas sortiront tour à tour, bleuies de leurs tatouages et de trouille. Bah ce n’est pas méchant, un groupe de hippies… De la clientèle plaisante !… Place alors, à la fouille.
Au bout du compte, combien de grammes de blanche ses équipes récolteront-elles, ce
soir ?… Si procureur et préfet lui confient cette ultime mission, c’est qu’ils le savent blanc-

bleu. Carrière exemplaire. Loin d’être un ripou, c’est un as !
Le commissaire se re-carre sur les cuirs fatigués de sa CX Pallas. Ce soir, il ressent un
léger bleu à l’âme. De son command-car privé, il donnera ses ordres, ne montera jusqu’à la maison bleue qu’en fin d’opération, pour le procès-verbal et les arrestations.
Ah, l’âge !… Faut-il être encore un bleu, pour aller récolter de la blanche ?…
Comme l’est pleinement le phare, quelques étoiles s’allument… Nuque renversée sur
l’appuie-tête, le chef de police s’octroie un instant pour les contempler par le toit ouvert. Le vertige ! Qu’est-il donc, lui, humble serviteur de la loi sur cette minuscule planète bleue perdue au milieu de l’Univers ?
Ah là là, cuisinés bleu pour bleu, pourquoi a-t-il choisi la truite, plutôt que le steak, au
menu de ce midi ?… Ça ne passe pas très bien… Ou alors, est-ce l’angoisse du départ ?… La crainte d’un futur, promis au manque d’action ?…
Dire qu’il n’y a pas si longtemps, on l’appelait « le bleu » ou « la bleusaille »…
Et à son tour, combien en a-t-il eu sous ses ordres, des bleus ? Formé des bleus, et encore des bleus !…
Aïe aïe aïe, il est temps qu’il parte à la retraite… Depuis que le Service militaire est abrogé, les jeunots ne savent même plus ce que veut dire être un bleu… D’ailleurs, combien d’expressions faisant référence à la couleur bleue sont incompréhensibles, absentes du vocabulaire des nouvelles générations !…
L’autre jour, l’un de ses petits-fils, celui qui tout gosse était raide-dingue des Schtroumpfs, croyait que son grand-père lui demandait de quelles nuances de bleu est le lamé que met Mylène, chanteuse vedette qui se produit ces jours-ci au Zénith d’Ajaccio. « – Bé comment veux-tu que je le sache, Papet ! Ma place de spectacle est pour demain soir ! », lui avait-t-il répondu. Alors que son commissaire de grand-père parlait simplement de bleu deméthylène…
L’ignorance génère d’absurdes quiproquos !…
S’amusant à recenser les expressions vieillies, il les compte par légères pressions des doigts sur le côté de ses jumelles, en murmurant : « – Envoyer un petit bleu, c’était dépêcher un télégramme que le destinataire recevait sur papier bleu…
Passer au bleu, consistait en ne pas mentionner quelque chose pour rendre service à
quelqu’un déjà suffisamment dans le pétrin. À ce propos, les gens me qualifient de
redoutable policier, mais s’ils savaient combien de fois je me suis abstenu de consigner des faits qui auraient été causes aggravantes pour de pauvres gens ignorant certaines perfidies de la loi !… Ah, et puis jadis le bleu était vraiment mis à toutes les sauces. Il pouvait avoir des significations différentes ! Ainsi ma grand-mère compatissait-elle, au sujet d’une personne qui subissait toutes sortes d’avanies ou mésaventures : « Quand même, la pauvre en voit de bleues, dans sa vie ! »… Mais lorsqu’elle évoquait un individu vivant dans un rêve teinté d’euphorie, elle souriait, l’air entendu « Pour l’instant celui-ci nage dans le bleu. Qu’il en profite ! »…
De son côté, sa cousine flamande disait de quelqu’un fou d’amour :« Il est complètement
bleu de untel, ou de unetelle »… Les gamins de maintenant savent-ils ce qu’est le bleu de chauf e, vêtement de protection du mécanicien, fait de gros sergé en coton coloris bleu Bugatti…

Et toutes les spécificités de bleus induites par les minéraux, telles l’ardoise, la turquoise…
Et par les fleurs, pervenche, lavande, chardon… Sauf le bleuet, dont on ne détermine
jamais la tonalité exacte. Pas plus que celle de la baleine-bleue, ou du requin-bleu…
Davantage facile, pour les bleus relevant de plumages, le bleu canard… Ou bien l’aspect
que donne à voir le pur gazeux qu’est l’azur… D’ailleurs, en codage héraldique, le bleu n’est pas roi, qu’il soit de France ou de Prusse ! Le terme azur invalide carrément le mot bleu !
Faut-il évoquer la craie bleue qui sert au tailleur de vêtements, et que l’on use aussi sur les embouts de queue de billard… »
L’oreille titillée, pendant son soliloque, le commissaire en instance de retraite hausse le
volume de l’autoradio de sa Citroën CX Pallas surannée… Si l’adjonction lecteur de
cassettes s’est démantibulée, années sur années, la radio marche bien, elle, en dépit de
l’antenne brisée, réduite à court embryon piteusement hérissé sur le toit. Par son
truchement, le commissaire entend une voix féminine de France-Culture raconter :
« – C’est à Londres vers 1780 que Benjamin Stillingleet, invité par lady Montague qui

réunissait ses amies dans un salon littéraire, s’y rendait les jambes gainées de blue-
stocking… Des bas bleus. Dès lors, l’expression « faire du bas-bleuisme » fit florès de notre côté de la Manche, au détriment de nos écrivaines jusqu’alors surnommées ironiquement dans la langue de Molière « femmes savantes ». Au nombre desquelles, alors, Sophie Gay, George Sand, Delphine de Girardin… Pour plus de renseignements, sachez chers auditeurs que Jules Barbey d’Aurevilly, dans Les Œuvres et les Hommes paru en 1878, consacre à nos célèbres Bas-bleu son chapitre cinq… Attention Mesdames, il s’agit là d’un chef-d’œuvre de misogynie absolue ! »

Le policier grommelle. Que n’a-t-il écouté plus tôt cette émission ! Ses jumelles ne sont-
elles pas militantes féministes résolues !… Il est fier de ses filles, mère et tante du grand Schtroumpf. Oui, sa famille sera de son pot d’adieux, après-demain au commissariat.
Pour suivre, l’animatrice de radio enchaîne : « – Deux mots de sport. Des mots bleus, bien
entendu ! Le foot plus précisément car c’est ce soir, le grand match de notre équipe
féminine nationale ! Allez les Bleues !…
En attendant nos infos de vingt-heures, rêvassons sur quelques notes pianistiques d’une
chanson de Maxime Le Forestier, auteur-compositeur. Écoutez bien, chers auditeurs.
Talentueusement, la concertiste Agnès BARTHÉLÉMY nous les égrène… »
C’est une maison bleue, accrochée à la colline…