Poèmes extraits de La part d’aimer (Rafael de Surtis, 2022) Éric Chassefière

La lumière est à l’intérieur

le jardin sous les doigts

la douceur de l’écoute

le miracle des mots entre peau et papier

le chat miaule faiblement

le crissement de ses pas sur le plancher

est effleurement d’une pensée

sa présence silencieuse embrasse nos souvenirs

toi tu fermes la porte

parce que tu mets de la musique

et ne veux pas troubler le cours des mots

le chat s’assied longtemps devant ta porte

peut-être écoute-t-il la musique qui est en toi

moi la lampe penchée sur les mots

est ma compagne de solitude

la page dessous je l’entends murmurer l’ombre de ma main

*

Le voici démarche hésitante de vieux chat

faisant le tour de nos présences

marquant des haltes dans son mouvement

regardant autour de lui non des yeux mais de l’âme

son regard on ne le croise pas

il est en nous

la longue habitude scelle les souffles

accorde la distance du souvenir

c’est du fond de nous-même

que le tendre animal nous regarde

déchiffre les orbes de nos yeux

modèle nos présences à la forme de son attente

toi pendant que tu prépares le thé

la fenêtre sur le ciel est ton miroir

le chat s’est endormi sur la table

dont pour honorer ton amour il a fait son ciel

*

Ronde lente des heures

des pas marquant les heures

enroulements du corps

silence qui bat la tempe

le chat toujours plus silencieux

en retrait dans le souffle

dans la volupté du souffle

toujours plus ancré dans l’origine

miroir qui nous réunit

de cette présence de l’animal

ces yeux scrutant l’instant

ce regard s’élevant à la pensée

on ne sait ces yeux en nous

ce qu’il regardent

caressent de leur lumière

effacent de l’oubli qui la porte

*

La porte que tu avais fermée

tu l’entrouvres pour faire entrer le chat

venu y frapper d’un miaulement retenu

un murmure pour que tu l’entendes

il aime à venir dormir près de toi

quand tu poses les gestes de ton silence

toi tu as besoin de cette respiration

elle t’aide à retrouver l’enfant qui est en toi

j’entends ta main pinceaux et doigts

j’entends le silence de l’animal endormi

c’est sur ce silence que tu peins

de ce souffle que tu tires force

moi je t’écoute peindre

le crissement du pinceau devient ma voix

je parle par ton silence

par cela que de ton silence tu fais voix

*

Victor de l’Aveyron ( suite) Bernard Fournier

Dans les forêts de l’Aveyron

dort Victor

un bruit le réveille

des hommes avec fusils

des femmes qui crient

des enfants qui rient

de peur

*

est-ce un loup ?

est-ce un ours ?

quel est cet animal 

qui nous ressemble ?

*

C’est la Bête

La bête du Gévaudan

Dit la vieille

Je la croyais moins jeune

Je la croyais plus laide

Plus méchante

Mais c’est un gamin, c’te bête !

*

Victor s’inquiète

qui sont ces hommes qui

le pistent,

l’épient,

le défient

*

Ils me ressemblent

s’assemblent

Ils entendent

mes grognements

*

Dans ta banlieue d’enfance

Victor

Quel animal es-tu ?

enfant sauvage

entre chien et loup

*

chasseur de poules

dans la chaleur des granges

tu t’émerveilles qu’on y sache des œufs

cochons, chiens et chats

Toute la ferme s’offre à toi

Qui ne sais pas le patois

Les animaux te parlent

Tu entends leurs émois

leurs souffrances

Tu te tais devant eux

Pour mieux les voir

Mieux les entendre,

Comprendre leurs bruits, leurs cris

Leurs vies

Tu rêves de leur patience

*

Tu aimes les vaches

Grandes dames aux robes chamarrées

Aux yeux surlignés

leur mufle comme une soie

Fortes et fragiles

Tu te nourris de leur lait

O miracle de cette herbe

qui devient grasse et blanche

Avec elles tu te sens protégé

Tu remontes dans la préhistoire

Tu es le berger antédiluvien

Du Voyage au centre de la terre

Tu chantes des vers de Virgile

Tu es Adam

Les vaches de Rosa Bonheur Bernard Fournier

Larges, lourdes, lentes

lointaines et proches

les vaches de Rosa Bonheur

s’imposent

elles arrachent l’homme à la glaise

le tirent, le poussent :

elles sont l’effort

Les vaches de Rosa Bonheur

mâchent le temps

se souviennent de leur mère

que déjà menait Adam

Elles sont là, elles demeurent

ne meurent pas

c’est toujours la même

toujours une autre

vache de Rosa Bonheur

leur cuir est immense

épais

comme leur mémoire

leur robe prend des couleurs

soleil sur la soie

et le vent peint leur crinière

héritée des aurochs

les vaches de Rosa Bonheur

intiment le respect

le silence

presque une prière

devant la manne de la terre

Elles sont la viande

elles sont le lait

le hanap et le gilet

un œil dans le soir inquiet

comme une question

Au crépuscule

les vaches de Rosa Bonheur

réveillent l’étable

dans quelque ancienne Judée

Deux, trois, cinq, dix

peut-être cent

diverses et semblables

éparpillées comme des menhirs

donnant au pré, à l’herbe et aux arbres

leur assise tellurique

sauvages et statiques

ébauches de perfection

les vaches de Rosa Bonheur

beuglent un cri archaïque ;

le temps fouaille

dans les entrailles

ce cri d’une angoisse terrible

arrachent aux hommes la crainte du serein

on ne peut cesser de les peindre

comme le ciel, comme la terre

elles varient et demeurent

Vaches Bernard Fournier

Le Manuscrit

Grêles, graves, grasses et grégaires, proches des masures, pesantes dans la pâture et dans leur posture, masses mastodontes,

Elles s’assemblent près du clos sous les chênes, elles sont leur base animée de leur hautaine stature ;

Comme elles, ils fondent le temps, ils bornent les champs et s’adressent aux brouillards comme aux amis du jour ;

Ensemble, elles s’ordonnent en groupes pour assurer que la nuit sera calme et répondre au soleil rasant les herbes ;

Elles racontent l’histoire : couchées, elles sont des rochers préhistoriques, granit blanc sur quoi vient buter l’avancée du temps ;

Elles arrachent avec douceur l’herbe, en font une alchimie chromatique pour nourrir les hommes de lait et de sang ;

Intriguées par le voyageur qui n’est pas de leur clos, qui n’est pas de leur clan, elles fixent leur mufle tandis que tout s’agite en elles ;

Sûres, elles vont, doucement, calmement, broutent ici, broutent là, avancent au gré de leurs doigts qui écrasent les mottes ;

Massives, multiples, elles se massent pour entretenir leur présence au fond de la mémoire ;

Elles assurent l’âme éprise du temps : l’illusion de leur éternité repose, et les bâtisses et les arbres venues après elles ;

Elles ruminent la durée rêche des étés secs autant que des automnes colorés ;

Leur soie s’allège de l’azur qui les élève au pied des châtaigniers ;

Mouvantes et mobiles, elles se détournent dès qu’on se désintéresse d’elles et disparaissent pour un autre clos ;

Ce sont des menhirs qui marchent, ce sont des pupilles qui s’émeuvent et aspirent toujours plus loin l’herbe des foules sauvages ;

Elles naissent du jour, apparaissent, vagues formes oblongues, dans les longues traînes des brouillards ;

Elles étaient là depuis toujours, depuis toutes les nuits, présentes, absentes aux regards haussiers moins fiers que leur dédain ;

Elles s’agitent calmement, des oreilles à la queue, d’un coup de tête qui leur tord le cou et l’échine vers l’arrière, d’un frémissement de leur cuir après une mouche ;

Elles broutent avec application, fermant les yeux de plaisir, raclant, râpant un large demi-cercle d’herbe au seul bruit de leur souffle puissant ;

Leur science surtout a la saveur des simples ! Qu’elles remâchent et remâchent, que leur ventre élabore ;

Et quelle force dans la fragilité de leurs ongles, dans le nœud de leurs genoux, dans leurs jarrets qui les fait grimper aux arbres ;

Et dans ce cou qui se tend au point que le fanon y forme un voile.

SOUFFLE 3 poèmes : Marathon, De la Beauté d’être , Poème-souffle (Catherine Jarrett)

Le souffle
Lui disait qu’il était une bulle une simple bulle
Et que tout s’éclairait dans sa tête
Que les pensées s’évaporaient
Et qu’il riait là-haut là-haut
Et que sa tête n’existait plus
Qu’elle devenait un champ d’étoiles
Qu’il se sentait léger léger délié délié
Comme une vague de sang chaud
Libre quand il courait qu’il franchissait
Le souffle
Gorgée de ciel regard d’oiseau
Et ample se développer
Oublier douleur point de côté
Le souffle
Tenir 500 mètres encore
Encore dans la chaleur dans la brûlure de son corps vague
Quatre minutes
Et le point qui s’évanouit
Flèche il s’envole
à côté les tambours
avale plaines et vallons
Rire goulée de lune de vin clairet
qui bleuit l’âme et le regard
Chant du souffle sans état d’âme
Flèche il dépasse
Flexible liane le délire
Il dépasse il franchit
Dans le ciel-mère s’écroule
Au milieu des vivats bravos et liesse

De la Beauté d’être Poème publié en partie dans la revue
SENS

Il y a une broussaille de graminées sur le flot déchaîné de l’herbe
il y a ces feuilles brochées qui tressaillent
ce fauteuil rouge trempé dans l’eau de l’herbe
Il y a cet arbre dansant qui se croit sur le plateau d’un opéra
l’oscillation de ses bras Véronèse
Il y a une pétarade un flux d’odeurs une marche
il y a l’intérieur de la maison
il y a l’extérieur
avec le vent
le vent du nord un peu glacé qui serpente entre les troncs
les langues-branches
Il y a les claquements des pages d’un livre immense feuilleté à même ton
cerveau

Il y a la petite mare de soleil cristal sur les feuilles tombées
déjà mangées
Il y a le crissement
le bruit de pas de celles qui atteignent le sol
le bavardage d’une pluie lente
Il y a le souffle de la bête
les irruptions
les chaud et froid
les personnages qui entrent sortent reviennent repartent
tant de discrétions anonymes
Il y a encore des couleurs

Et au milieu de tout cela
des arbres et de leurs branches
de leurs feuilles brochées ou non
Il y a cette chose
immense
qui progresse t’étreint susurre
phrases inachevées
promet se dédit
sans limites sans fard
devant toi et autour partout

Et cette chose grandit
il n’y a plus de couleur il n’y a plus d’issue

Une feuille d’argent très noire
bat encore là-bas
en coeur plus sombre qu’Elle

Cette chose
qui attente au mouvement simple des paupières
à la circulation du sang
entaille la gorge
ouvre béante et suffocante

la gueule
de Toi
devenu animal

Il y a le souffle
il y a la violence
la blessure de l’incommensurable

Et chaque soir le carmin des figues éclatées
le sang aux confins du ciel
la déchirure et la tornade sur le visage
La peur dans la bouche
joie aux larmes mêlée
le saisissement devant
Beauté


Compte-rendu du BL du 19 octobre 2023 (Souffle)

Souffleuse de vide  (Danielle Marty)

Souffle (Catherine Bruneau)

Ralentir (Danièle Corre)

Le Mendiant de la rue Soufflot (Francis B. d’Azay)

De bronze et d’ombre (Agnès Adda)

Extraits du recueil Sentir (Rafael de Surtis, 2021) (Éric Chassefière)

Michel Cassir

Le fonceur (Nicole Goujon)

Le souffleVictor de l’Aveyron (suite) (Bernard Fournier)

Le souffle des ancêtres (Birago Diop)

Souffle (Catherine Jarrett)

Le souffle des ancêtres (Birago Diop* )

Écoute plus souvent

Les choses que les êtres,
La voix du feu s’entend,

Entends la voix de l’eau.
Écoute dans le vent

Le buisson en sanglot :
C’est le souffle des ancêtres.


Ceux qui sont morts ne sont jamais partis
Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit,
Les morts ne sont pas sous la terre
Ils sont dans l’arbre qui frémit,
Ils sont dans le bois qui gémit,
Ils sont dans l’eau qui coule,
Ils sont dans la case,

Ils sont dans la foule
Les morts ne sont pas morts.


Écoute plus souvent

Les choses que les êtres,
La voix du feu s’entend,

Entends la voix de l’eau.
 Écoute dans le vent

Le buisson en sanglot :

C’est le souffle des ancêtres

Le souffle des ancêtres morts

Qui ne sont pas partis,


Qui ne sont pas sous terre,

Qui ne sont pas morts.


Ceux qui sont morts ne sont jamais partis,


Ils sont dans le sein de la femme,


Ils sont dans l’enfant qui vagit,


Et dans le tison qui s’enflamme.


Les morts ne sont pas sous la terre,


Ils sont dans le feu qui s’éteint,
I

lls sont dans le rocher qui geint,


Ils sont dans les herbes qui pleurent,
I

ls sont dans la forêt,

Ils sont dans la demeure,


Les morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent

Les choses que les êtres,


La voix du feu s’entend,


Entends la voix de l’eau.


Écoute dans le vent
Le buisson en sanglot :


C’est le souffle des ancêtres

Il redit chaque jour le pacte, 


Le grand pacte qui lie,


Qui lie à la loi notre sort ;


Aux actes des souffles plus forts


Le sort de nos morts qui ne sont pas morts ;


Le lourd pacte qui nous lie à la vie,


La lourde loi qui nous lie aux actes


Des souffles qui se meurent.


Dans le lit et sur les rives du fleuve,


Des souffles qui se meuvent


Dans le rocher qui geint et dans l’herbe qui pleure.


Des souffles qui demeurent


Dans l’ombre qui s’éclaire ou s’épaissit,


Dans l’arbre qui frémit, dans le bois qui gémit,


Et dans l’eau qui coule et dans l’eau qui dort,


Des souffles plus forts, qui ont prise


Le souffle des morts qui ne sont pas morts,


Des morts qui ne sont pas partis,


Des morts qui ne sont plus sous terre.


Écoute plus souvent


Les choses que les êtres.

La voix du feu s’entend,

Entends la voix de l’eau

Ecoute dans le vent

Le buisson en sanglots

C’est le souffle des ancêtres

*Le souffle des ancêtres est un poème du recueil Leurres et lueurs, Éditions Présence africaine, 1960 présenté par François Minod au Buffet littéraire du 19 octobre

Le souffle – Victor de l’Aveyron (suite) (Bernard Fournier)

Victor

tu t’égosilles

sur ta balançoire

pour chasser l’ennui

qui t’assaille à pleine gorge

un chant

bat tes tempes, bat tes jambes

résonne en toi

brûle

tu ne connais pas la musique

ni même les mots

mais tu chantes

comme un enfant perdu

comme un enfant trouvé

tu chantes à perdre haleine

tu ne sais pas que tu chantes

tu t’essouffles

tu cries, presque

tu pleures, surtout

toi l’illettré

tu joues avec le vent

tu cours parmi les champs

*

te voilà seul

immensément seul

avorton dans le désert feuillu

du jardin de ton enfance

chantant à perdre haleine

un vide creuse ta poitrine

une immense peine t’envahit

et voilà que tu pleures

*

d’où viens-tu, Victor

si ce n’est de l’Aveyron

où l’on trouve les enfants sauvages

les pierres de là-bas chantent-elles ?

as-tu fait amitié avec les statues-menhirs

la Dame de Saint-Sernin n’est-elle pas ta mère

ta marraine, ton aïeule ?

et si c’était elle que tu chantes

cette vaste épopée au souffle lyrique

qui dirait l’histoire de ces enfants perdus et retrouvés

tu serais poète

tu chanterais

les peuples mégalithiques

qui n’ont pas d’histoire

qui n’ont pas de mémoire

qui n’ont rien

comme toi

*

entends-tu derrière toi

le souffle

tantôt puissant

tantôt chantant

des arbres et des eaux

des âmes et des choses ?

comme le vent souffle sur les Causses

un chant enfle

et court parmi les pierres

et l’on dirait que les pierres chantent

sifflent, gémissent

comme les grilles des portes de cimetières

dans l’air qui vibre

on les voit se mouvoir

faire un pas

peut-être deux

chœur grave et ample

qui s’étonne parmi les mas et les monts

on n’entend pas leurs paroles

seulement une musique

un bourdon

grave et sévère

qui ricoche sur les pierres

*

Un jour

ce poète, ce sera toi, Victor

trop heureux

de prêter ton souffle

aux pierres et aux âmes

tu travailleras, d’abord

longuement et durement

pour apprendre, pour comprendre

la hauteur de ta voix

la tension de tes cordes

le souffle de tes poumons

chante, Victor, chante

un jour tu trouveras ton chant

*

Quelle est cette voix qui te souffle à l’oreille

mon cher Victor

Le fonceur (Nicole Goujon)

 « Je suis en retard ! En retard ! » s’écrit le lapin blanc aux yeux roses. Il porte une montre et il court, il court, et Alice le suit, elle court, elle court elle aussi. Au passage, elle agrippe les aveugles de Breughel qui se précipitent, trébuchent, et tombent dans un trou. Chute inévitable, interminable. Chute émouvante et ridicule. Chute de ceux qui, les yeux clos, ont perdu leur chemin.

Le monde tourne vite. Rien ne l’arrête. Un virus a tenté de le freiner mais il s’est emballé de plus belle, telle une toupie continuellement fouettée. Ralentissez si vous pouvez !…Impossible pour moi !… Je suis ivre de vitesse, de frénésie, de folie. Je ne renoncerai jamais aux joies du chronomètre et de l’accélérateur. Bien sûr je ne maîtrise plus mes pas, ni mes énergies-intelligences-ambitions, mais qu’importe ! Je me fonds dans cette démesure planétaire. Je veux en être ! Je veux que mon cœur batte au rythme des montres-avions-particules-algorithmes… Le temps n’est pas réversible. La vie se rit des pauses et retours en arrière ! Arrête-t-on le vent, les planètes, les étoiles, les rêves, les fous ?… 

Une Alice qui s’ennuie, une Bovary qui s’ennuie, m’ennuient et m’attristent profondément. De même ceux qui lambinent, lanternent, traînassent, flemmardent, mots détestables et annonciateurs d’une paix mortelle !… Mais voici que le lapin reprend sa course, confondant montre et boussole ! Et voici qu’une passion ravageuse lamine l’ennui provincial de la Bovary ! Et voici que les aveugles ignorent toujours les embuches de la terre ! Tout se dérègle…

… et moi j’avance tête baissée, car quoi de plus naturel que d’accélérer en dévalant la pente quand on sait que, la remonter, exige des efforts trop grands pour soi. Certains s’y essaient pourtant… Certes, la vitesse, le rythme, le stress qui ont arraché et emporté ma vie, me plongent dans une sorte de cécité et de dopage quotidiens, dans un tourbillon tyrannique. Mais… décélérer, n’est ni attractif ni désirable. Je prends un irréversible plaisir au « Toujours plus », aux listes gratifiantes du « A faire !» (en réalité vrais tonneaux des Danaïdes…). Donc j’enchaîne. Pas de vide ! Pas de pause ! Pas de silence ! Mirage et spirale sans fin !

Illusion d’exister direz-vous ?… Peut-être, mais tant pis, je ne regarde jamais derrière moi, et ceux que je fréquente non plus, pris qu’ils sont eux aussi, dans ce vertige sous accélération continue. Et nous fonçons ! Et nous faisons vibrer nos moteurs et nos neurones ! Je sais d’expérience, qu’être pressé, débordé, cavaler, valorise mon image ! Que ce « qui-vive » me donne le sentiment grisant de fuir le vieux monde, stimulé par mille informations, mille connexions, en zapping permanent. Déjà je suis du futur !

Vous l’avez compris, rien ne me freine ! Rien ne me fixe, pas même les yeux de mon amour, pas même les nuages, les oiseaux, les arbres et les fleurs. Parfois je me dis qu’il me faudrait ralentir, « vite ralentir ! », qu’il y a urgence à fléchir, tempérer, me poser…, mais je sens déjà pointer l’ennui, la fin, la mort. Je n’ai pas le courage d’aller à contre-courant…, alors, fébrile, je file, frôle, fonce, force, va de l’avant, jusqu’à ce que je tombe ! Que je tombe bêtement dans un trou, avec les aveugles de Breughel, à moins que j’y retrouve Alice qui, après une pirouette, m’emmènerait au Pays des Merveilles. Je n’ose l’imaginer…

(Michel Cassir)

Conflit

ralenti de la foudre

nul ne saura l’ampleur

des corps sidérés

mi-anges mi-monstres

qui manqueront à l’appel

Tempo

malgré le déploiement

de feux follets

ne pas cabrer

le tempo

ralentir la vague

naissante

Cor(ps)

le souffle litanie

de silence

taquine le nombril

serpente le thorax

le souffle balbutie

puis fleurit

le cor(ps) du jour