Non, cette main-là n’est pas celle qui à l’accoutumé leur ouvre la porte en forme d’épais hublot vitré, celui par lequel vient du dehors l’éclairage dans la salle d’attente. Non, elles et ils sentent cette main plus menue, effilée. Alors peut-être celle d’un enfant ?… En tout cas, sa gestuelle consentie aux arrivants successifs est parfaitement imitée. Comme l’autre, elle leur rend idéalement béante l’ouverture afin de prendre place dans le lieu aux parois argentées, puis, d’un doigt, repousse derrière eux la porte sur sa charnière jusqu’à quelques centimètres du verrouillage, sans la fermer. Comme le fait habituellement la grande main.

La salle où toutes et tous attendent sagement, est nickel. Elle sentirait le propre si montant d’eux n’exhalait un mélange d’émanations aigrelettes. Effluves de transpiration, fusion d’âcretés dégagées par des tissus roussis, voire brûlés, surplus d’odeurs amalgamées à d’autres suavités, telles marc de café, fruit, croûte de fromage, vinasse, lait ranci, tous remugles liés par une douceâtre fragrance de poussières desséchées. Autant d’exhalaisons d’étoffes souillées, auxquelles s’ajoutent les relents des miasmes de peaux mortes ramenées au creux des bouclettes de certaines sorties de bain, en voie d’être projetées dans un autre…

Ah oui, mieux vaut venir s’installer ici en premier, tant il est plus flatteur d’y flairer les moiteurs récurrentes de lessives et produits nettoyants qui, d’ailleurs, n’arrivent pas à dominer les pérennes senteurs de quincaillerie neuve et de caoutchouc refroidi.

À chaque nouvelle arrivée, les déjà placés se poussent de la manche, haussent le col pour découvrir les participants à la tournée du jour. Quand une gêne visuelle ou part d’ombre les en empêche, leurs sens exacerbés investiguent alors discrètement pour déceler si les fumets qu’eux-mêmes dégagent, sont davantage nauséabonds. Dès lors, peuvent-ils s’interroger sur leurs « propres » odeurs !

Un chemisier en soie blanche manifeste son mécontentement, veut ressortir pendant qu’il en est encore temps, se dégager de l’emprise du long rideau l’entortillant, contourner torchons et maniques, vestes, toques et calots de cuisinier, se glisser entre tout ce qui l’entrave. Surtout les tentaculaires cordons de tabliers.

Ce chemisier sorti d’une maison de haute-couture ne voit, dans cet aréopage, que des chiffons d’un blanc dégoûtant avec lesquels il n’éprouve même pas l’envie de parler chiffons. Que fait-il là, d’ailleurs, hors de son monde ? Il aimerait pouvoir louvoyer, ramper en s’aidant des alvéoles trouées dont est perclus l’inox, se dépêtrer de tout cela et parvenir jusqu’à la porte entrebâillée, s’extirper, choir sur le carrelage de la buanderie. Quelqu’un alors le remettrait bien où il doit aller, cuvette ou bac pour lavage à la main, dans une eau tiédie. Pourquoi se retrouve-t-il dans cette dérangeante promiscuité, lui se targuant d’être le moins sale et le plus parfumé ?… Hé hé hé, le prétentieux ne se renifle donc pas les aisselles !…

Dans la salle d’attente ronde et profonde, pas de faux semblants ni de poudre aux yeux. Du moins, pas pour le moment. S’il le mérite, on passe un savon à tout nouvel arrivé. Certains haussent les épaules. Ah non, pas encore lui !… Oh surtout pas elle !…

C’est qu’ici, on ne mélange pas torchons et serviettes. Quand bien même le linge sale dépend de la même famille, celle qui tient l’hôtel-restaurant.

Parmi eux, se trouve le vieux « Tout-en-lin ». Un torchon presque centenaire et bien fripé. Le doyen de la lingerie raconte des histoires de lavoirs, d’étendoirs et lavandières. Une autre époque ! Les robustes fibres du lin dont il est tissé proviennent d’Égypte. Et il en est peu fier, expliquant à la ronde combien là-bas ses cousins chiffons accédèrent à tel point de vénération, qu’ils y reposent au centre des pyramides depuis des millénaires.

Tu parles, c’est surtout parce qu’ils rembourrent les momies de pharaons !

Cet archaïque torchon blanc, disert sur l’origine de ses aïeux et un tantinet rugueux en dépit de son long passé, ne sait pas que bientôt il sera divisé en quatre, six, voire huit morceaux, au mieux taillables entre ses portions usées. Découpes qui subiront les transpercements de l’aiguille chargée de les border d’ourlets, d’attributions de liens d’attache pour devenir chiffons essuie-verres. Car ici tout s’entretient, rien ne se perd.

Mais chut ! Parmi toutes et tous ici assemblés, seul un petit chiffon rouge a deviné le devenir de « Tout-en-lin », parce qu’il a vu le croquis que la lingère fit parvenir à l’apprentie-couturière afin qu’elle s’essaye à la coupe de chiffons et en couse un.

Cela entre ses perpétuels ravaudages de bouclettes des serviettes-éponges, travaux d’atelier qu’elle effectue avec écouteurs de baladeur ventousés à ses oreilles pour entendre en boucle et ne rien perdre des paroles de son chanteur idolâtré, Charlélie Couture…

Dès lors, pense le petit chiffon rouge, quand ils et elles seront réunis en panières ou se retrouveront en prélavage, lavage, étendage, séchage puis empilages après repassage, comment « Tout-en-lin » morcelé en chiffons de diverses tailles,pourra-t-il continuer de leur raconter ses histoires des autres âges ?

Notamment la scène à laquelle, dans une précédente vie chez d’autres gens, il assista depuis une corbeille de linge en attente d’être lavé.

Une famille espiègle qui, sûre de s’en divertir, poussa du salon jusqu’à la buanderie le fauteuil-roulant du grand-père bigleux, somnolent et à moitié sourd, laissé ensuite seul devant le hublot de la machine à laver dans laquelle tournait une quinzaine de chemises, toutes à carreaux vivement colorés.

L’effet escompté ne tarda pas. Éveillé de sa torpeur par le brutal déclenchement de l’essorage, le vieillard rameuta sa famille en s’écriant, regard braqué sur le hublot :

« Qu’est-ce qui se trame sur cette chaîne, j’entends mal le son ! Où donc est la télécommande de la télé ? Ah pour une fois qu’ils nous diffusent un peu d’action avec ce bon western !… »

« Tout-en-lin » leur narre aussi d’autres anecdotes, vécues lorsqu’il fit partie d’un lot loué à un hôtel de passe, endroit des jours sans trêve. Un glauque épisode se terminant par deux meurtres d’où il sortit entaché. Innocent torchon devenu pièce à conviction enfermée pour expertises dans les locaux du 36 Quai des Orfèvres.

Tout cela à cause d’un « papier de chiffon », désignation accordée jadis à un document dépourvu de la valeur que voulait lui donner la personne qui s’en prévalait.

Et là, le fameux « papier de chiffon » actait une « permission d’adultère » rédigée pour de faux et absolument contraire à la loi mais dûment signée par un mari blagueur.

Malheureusement pour le gigolo que se dégotta la dame, forte de se prévaloir preuve en main de l’évidente largesse d’esprit de son époux, celui-ci, s’estimant cocufié pour de vrai, la poignarda avec son amant tarifé quand il les découvrit tous deux enlacés dans le même lit… Mauvais moment au mauvais jour, pour « Tout-en-lin » que le service d’étage venait de déposer dans cette chambre et retrouvé près d’eux, tout imbibé de leur sang… Ainsi font, font, font, les maris pas honnêtes…

Celui-là, pas honnête du tout, d’ailleurs ! Avouant, après coups, qu’il avait reconnu la voix et les cris d’amour de son épouse, perçus derrière la mince cloison d’une chambre contiguë que lui même, hasard des choses, occupait avec une prostituée.

Gentille fille du quartier, surnommée « La chiffon » par les habitués. Non pas en raison de la douceur maintes fois attestée de sa peau mais au détestable dire que « vite attrapée – vite salie – vite jetée ».

Et puis une autre histoire mais de « papier-chiffon », cette fois-ci. Particularité d’un papier qu’utilisent certains aquarellistes pour obtenir bien meilleur rendu à leur peinture. Événement survenu lorsque « Tout-en-lin », alors jeune et fringant, servait de torche-pinceaux à la peintre Élisabeth Vigée-Lebrun, ici dans l’hôtel tricentenaire alors pancarté « À l’Hostellerie du drapeau fleurdelisé » où elle prenait pension.

Un jour, très agacée l’artiste remuait tiroirs et armoires, palpait le parquet, à plat-ventre sous le lit pour retrouver deux feuilles de papier-chiffon préalablement enduites d’une teinte unie, résultat de patients mélanges de couleurs. Une longue et subtile création destinée à valoriser des portraits qu’elle s’apprêtait à réaliser. Ceux d’un couple. L’un représentant l’épouse, l’autre, voué à lui faire pendant, celui du mari… Croyant bien agir, la nouvelle jeune bonniche arrivée de sa province la veille, avait cru bon mettre à tremper dans une bassine les précieuses feuilles recouvertes de ce gris-Trianon, teinte de fond d’aquarelle que l’ignorante en la matière s’imaginait être salissure.

Lui est un petit chiffon rouge.

Oh il pourrait s’en prévaloir afin de bisquer « Tout-en-lin »,lui affirmer avoir également sa part d’Histoire.

Être un lambeau récupéré du drapeau de la Commune de Paris, dénommé ironiquement « chiffon-rouge » par les adversaires des Communards qui établirent en 1871 l’un de leurs quartiers-généraux, ici, à l’hôtel.

Mais non ! Lui est tout juste chiffon. Humble chiffon rouge mais, excusez du peu, persécuteur et bourreau de mesdemoiselles les poussières.

Heureusement que personne ne se rend compte de sa présence car dans la buanderie règne la ségrégation des genres et des couleurs. Pour la tournée qui se prépare cet après-midi, il faut être blanc et de même composition.

C’est bien malgré lui que le petit chiffon rouge y est entré, coincé dans la poche ventrale d’un tablier de femme de ménage. La distraite s’est-elle trompée, le confondant avec son mouchoir ?…

Contrairement aux pratiques des larges paluches rougies de l’imposante lingère de l’hôtel-restaurant, Madame Fanchon, les petites mains qui ce mercredi remplacent les siennes n’effectuèrent aucun tri sélectif à l’entrée. Du coup, embarqué malgré lui, le petit chiffon rouge se sent clandestin. Avec le chemisier de soie blanche, que font-ils là ! Dans quel bain se sont-ils fichus avec tous ces chiffons !

Pour sûr, lui va déteindre au lavage, imprégner sa couleur rouge sur le tablier blanc dans lequel il est empoché. Mais que faire, il est coincé !

Du seuil de la buanderie survient un brouhaha de paroles et vociférations, auquel il ne comprend rien. Le langage des humains n’étant vraiment pas le même que le leur, les linges de maison.

La porte à hublot s’ouvre en grand. Le chemisier est tiré manu-militari par une manche, puis sorti. Bien sûr, sa place n’était pas ici. La soie est trop délicate, comme nombre d’autres fibres d’origine animale, laine, fourrure, cuir, astrakan, pour supporter les traitements qui les attendent. Les torchons sont auscultés, évalués, jugés aptes pour rester. Par contre, une série de douze se voit expulsée pour cause de vie débridée, lisières effilochées. Cela devait arriver, pense le petit chiffon rouge. Depuis déjà trois lessives ceux-là filaient du mauvais coton. Nappes et torchons peuvent demeurer. Le rideau aussi. Redoutant l’inspection, discrets dans leur coin des mouchoirs clairs se tiennent à carreaux.

Profitant de ce méli-mélo, un gant de cuisine du pâtissier s’enhardit à caresser les fesses d’une jupe blanche de l’accorte cheffe-cuisinière. Bah, les fantasmes les plus hardis transpirent-ils de chaque être, au point d’en imprégner les étoffes ou tissus de ceux qui les portent ?…

Sitôt les jugés inaptes exclus, s’ensuit une entrée massive de chiffons doux et de lingettes pour occuper l’espace libéré. Les battoirs rougeauds, pourtant experts de Madame Fanchon, frôlent le petit chiffon rouge à travers la poche du tablier. Alors il crie et interpelle. En vain, bien sûr… La lingère repousse violemment la porte. Déclic brutal, les voilà verrouillés. Venant du linteau de façade de leur salle d’attente, autant dire une cuve métallique, ils entendent résonner le cliquetis du bouton à molette qui s’arrête net, à un point nommé. Lequel ? Tous s’interrogent. La graduation est importante, d’elle dépend la durée de leur traitement. Aussitôt un sourd chuintement. Tout tremblotte. Le programme commence. Levée du rideau se soulevant sous l’effet de l’eau qui monte. La salle aux parois nickels se met à tourner. L’eau vient à sourdre par les alvéoles du plafond et des parois cintrés.

Elle est frisquette, resserre leurs fibres mais glace les lingettes que le petit chiffon rouge n’imaginait pas si douillettes. Puis en devenant chaud, le liquide bulleux relâche leurs chaînes et trames. Enfermé dans la poche du tablier, le petit chiffon rouge ne peut les voir mais il sait qu’à ce moment-là, les bouclettes de sorties de bains et serviettes-éponges libèrent par kyrielles des nuées de peaux mortes. Évanescentes et vives comme perles de mercure irisées aux couleurs de l’arc-en-ciel par l’eau savonneuse, elles sont aussi luminescentes que les étoiles mortes…

Trois tours de manège à droite. Repos. Trois tours à gauche. Nouveau repos mais insidieusement une pâle fadeur vient les envahir, les démanger. L’adjuvant, oui l’adjuvant Javel est entré dans l’action, venu s’attaquer à leur armure toile. Redoutable guerrier anti-redéposition, dès fois il les traite de « propres-à-rien ». Avec lui, il faut que ça circule ! Faut que ça évacue vers les siphons…

Les vives rotations extirpent le petit chiffon rouge de la poche ventrale du tablier sale. Ouf, il renaît ! En quelques tortillements, il se dégage d’un cordon. Devant eux sur la vitre du hublot, la mousse grisâtre grimpe, grimpe encore… Il lui faudrait sortir car, à coup sûr, sa seule présence va gâcher la lessive. Pas de signal d’alarme. Rien ne servirait de toquer au hublot. Et avec quoi ? Les toques sont déjà chiffes molles et parmi eux, aucune boucle de ceinturon. Ah, être dans un tambour et ne pas pouvoir tambouriner !… Trop tard, de toute façon… À travers la vitre perlée, le petit chiffon rouge entrevoit les souliers et mollets de Fanchon, la lingère aux gros nichons, disparaître du carrelage de la buanderie. Sans doute pressée d’aller en cuisine pour récupérer le chiffon-cake du mercredi, le goûter préféré de sa petite-fille qu’elle remmène par la main. Une petite main, menue, effilée. La gamine pleure en serrant très fort contre elle une poupée de chiffon. Sa grand-mère la morigène pour s’être occupée de ce qui ne la regarde pas. Ici, à chacune ses fonctions. Ce n’est pas une fillette de six ans qui va trier le linge de l’hôtel et déclencher l’énorme machine à laver !

« Combien de cliquetis ont-ils compté, mes compagnons d’expédition », pense le petit chiffon rouge. Les paris sont lancés. Qui va payer la tournée ?… Pourvu que la Fanchon ne se soit pas trompée sur la vitesse d’essorage ! Ils en ont marre de ressortir de là-dedans, blancs comme linge, tout fumant et pris de vertiges. Tourneboulés… Lessivés !

Cela ne dérange pas le petit chiffon rouge. Il est habitué à tournicoter tant et plus sur les meubles cirés, barreaux de chaises et bibelots, tout ce que le monstrueux aspirateur n’aspire pas, à tort… Plus encore, dépassant ensuite des hauteurs d’appui de fenêtres et de rambarde des balcons, il est chiffon rompu aux secouages dans le vide au-dessus des voitures et piétons, risquant plusieurs fois par jour la malchance d’être lâché par des doigts distraits ou maladroits. Mais là, lorsque finira cette séance, le petit chiffon rouge craint que, à cause de lui, ses amis ne ressortent pas blanc-blanc.

Verront-ils pour autant la vie en rose ?… Et si demain ils sont bannis des bains de blanc, en quels termes parleront-ils de lui ?…

À proprement dire, voilà qui le chiffonne salement.

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