Proposé par François Minod
La confiture des rois (extrait)
Choisissez de préférence une rémige d’oie femelle. Taillez-la soigneusement Récupérez un bol de groseilles du jardin et incisez la première baie avec une paire de ciseaux effilés. Glissez-y doucement le bec de la plume d’oie. Ce biseau naturel ne doit pas blesser le fruit. Il est là pour isoler les pépins que vous ferez glisser l’un après l’autre dans la plume, sans mutiler davantage la chair de la groseille. Après ce tri, ôtez la rémige d’oie puis recouvrez l’entaille d’une minuscule pelure afin de reconstituer la pulpe au mieux. Réserver la baie ainsi épépiner dans une assiette et recommencez. Recommencez sans faiblir, indéfiniment, jusqu’à épépiner un kilo de groseilles en une heure et demie alors qu’i faut deux jours pour un débutant. Apprenez la patience, le geste sûr, rapide et sans beauté, l’économie des yeux. Aimez la fragilité de ces fruits minuscules que vous devrez soulager de leurs pépins pour qu’ils flottent dans la fameuse confiture comme des balles lumineuses, des baies translucides, appariées, légères, innombrables. Elles mijoteront deux heures dans le sucre perlé. Elles seront confites et aériennes au point de sidérer les puissants de ce monde, de surprendre leurs papilles, de limiter leur arrogance.
Délester les groseilles de leurs pépins est une leçon, comme un prélude à la vraie vie puisqu’on ôte ce qui gratte et entrave, qu’on se débarrasse des semences, que chaque graine s’échappe dans une plume d’oie. C’est un lest minuscule dont il faut se déprendre. Accessoirement, il s’agit de l’étape essentielle menant à l’élaboration du fameux caviar de Bar, cet entremets princier. Sans cette délicate exonération, ce travail d’allègement, encore pratiqué dans la Meuse, les pépins de groseille seraient confinés dans leurs fruits et les plumes d’oie n’auraient servi qu’à tracer des mots, noircir des milliers de pages, écrire des lettres ou des romans. Oui, elles ont produit des chefs-d’œuvre, mais c’est du passé. Il n’en sort à présent que ces minuscules pépins, empêchant les groseilles de flotter comme des ludions dans la confiture.