Victor

tu t’égosilles

sur ta balançoire

pour chasser l’ennui

qui t’assaille à pleine gorge

un chant

bat tes tempes, bat tes jambes

résonne en toi

brûle

tu ne connais pas la musique

ni même les mots

mais tu chantes

comme un enfant perdu

comme un enfant trouvé

tu chantes à perdre haleine

tu ne sais pas que tu chantes

tu t’essouffles

tu cries, presque

tu pleures, surtout

toi l’illettré

tu joues avec le vent

tu cours parmi les champs

*

te voilà seul

immensément seul

avorton dans le désert feuillu

du jardin de ton enfance

chantant à perdre haleine

un vide creuse ta poitrine

une immense peine t’envahit

et voilà que tu pleures

*

d’où viens-tu, Victor

si ce n’est de l’Aveyron

où l’on trouve les enfants sauvages

les pierres de là-bas chantent-elles ?

as-tu fait amitié avec les statues-menhirs

la Dame de Saint-Sernin n’est-elle pas ta mère

ta marraine, ton aïeule ?

et si c’était elle que tu chantes

cette vaste épopée au souffle lyrique

qui dirait l’histoire de ces enfants perdus et retrouvés

tu serais poète

tu chanterais

les peuples mégalithiques

qui n’ont pas d’histoire

qui n’ont pas de mémoire

qui n’ont rien

comme toi

*

entends-tu derrière toi

le souffle

tantôt puissant

tantôt chantant

des arbres et des eaux

des âmes et des choses ?

comme le vent souffle sur les Causses

un chant enfle

et court parmi les pierres

et l’on dirait que les pierres chantent

sifflent, gémissent

comme les grilles des portes de cimetières

dans l’air qui vibre

on les voit se mouvoir

faire un pas

peut-être deux

chœur grave et ample

qui s’étonne parmi les mas et les monts

on n’entend pas leurs paroles

seulement une musique

un bourdon

grave et sévère

qui ricoche sur les pierres

*

Un jour

ce poète, ce sera toi, Victor

trop heureux

de prêter ton souffle

aux pierres et aux âmes

tu travailleras, d’abord

longuement et durement

pour apprendre, pour comprendre

la hauteur de ta voix

la tension de tes cordes

le souffle de tes poumons

chante, Victor, chante

un jour tu trouveras ton chant

*

Quelle est cette voix qui te souffle à l’oreille

mon cher Victor

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