« Arrière !

Arrière, ceux qui soufflent le chaud et le froid ! » psalmodie nasillard et le menton martial, l’ancien comédien hirsute aux yeux hagards. Celui devenu pour tous, « le Mendiant de la rue Soufflot ».

Accompagné d’une bouteille du sang de sa terre natale, un bourgogne rouge, luxe qu’il coince quotidiennement dans sa musette maculée, le pauvre hère érudit, l’air étriqué, erre comme perdu dans ses frusques de mal nippé… Ah il n’a pas toujours vécu ainsi, à jouer le Pierrot vindicatif ou le macaque qui tend une sébile par-devant la fontaine et ses vasques !

Marié trop jeune à une actrice riche et populaire, son divorce imposé l’a dépouillé, complètement ruiné, précipité à la rue. Faut dire qu’il jouait perdant, face à un maître du Barreau défenseur de rupins, contre son avocat ‘commis d’office’ !

Rendu exsangue, toujours en rogne et la proie de haines, depuis il déambule, dégoûté de la vie comme de tout nouvel emploi.

Avant de lui offrir son cœur, que ne s’était-il méfié de la trop aguichante actrice !

Combien de fois regrette-t-il de ne pas s’être remémoré cette tirade du « Barbier de Séville », qu’au Conservatoire il déclamait par cœur : « Fiez-vous à tout le monde, et vous aurez bientôt chez vous une bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler, et de bons valets pour les y aider ! »…

Ses bons amis, ses bons valets ?… Hélas, leMendiant de la rue Soufflot nes’en souvient que trop !…

D’abord le hâbleur musculeux, de l’atelier du bas de chez eux… Ah comme il aurait aimer souffleter ce voisin qui sut ravir sa belle épousée, si celui-ci avait été frêle avorton ! Hélas, ce gars qu’elle admirait était souffleur de verre. Un amant aux chaudes effusions qui toutes veines dehors s’auréolait de rouge et or pour métamorphoser au bout d’un tube, et par la magie de son souffle puissant, la pâte en fusion… Alors que lui, juché sur ses tréteaux se voyait pâle Tartuffe s’épuisant en ronds de jambes, à infructueusement souffler des vers.

Puis, oublié le Vulcain de quartier ! Vint l’époque où il fut de nouveau cocufié par le souffleur d’un théâtre dans lequel jouait également Patrick Dewaere.

En dépit de son impératif besoin du secours d’un souffleur, le Mendiant de la rue Soufflot, alors comédien, rêva bien des fois de s’emparer d’un pistolet pour viser la lucarne de l’effronté. De tirer en plein front ce malappris, le souffleur de ses tirades mal apprises. Mais dans le magasin des accessoires, les pétoires, que dans leur jargon théâtreux tous dénomment « les soufflants », sont factices. De judicieuses contrefaçons qui évitèrent au Mendiant de la rue Soufflot de transformer la scène en théâtre de crime, et qu’il poursuive sa vie derrière les barreaux. Certain, également, de savoir son partenaire Patrick ne pas s’être suicidé avec l’un de ces soufflants-là.

De son épouse légère, le Mendiant de la rue Soufflot fit les frais d’autres lourdes tromperies. Ainsi, lorsqu’elle se laissa séduire par leur metteur en scène… Ah ça, sous son nez ce réalisateur lui souffla bel et bien sa Dulcinée ! Et un tordu, un machiavélique !

Pour chercher à l’évincer en le dégoutant du métier, le maestro des plateaux ne cessa de le rabaisser devant toute la Troupe réunie, lors de répétitions où, parce qu’il était maladivement perturbé, sa mémoire lui fit défaut.

Ainsi l’amant de sa femme le brocarda, prenant malin plaisir à lui infliger de tapageuses soufflantes. Si outrancières qu’elles en hérissaient même les poils de velours du grand rideau. C’est dire si la sensible étoffe réagit souvent, aussi cramoisie que le visage de l’acteur publiquement humilié… Bah ! À la décharge du metteur en scène entreprenant, en son for intérieur leMendiant de la rue Soufflot admet maintenant que de se faire souffler ses répliques à longueur d’acte, n’était pas vraiment jouer…

Pour couronner le vaudeville, malchance des malchances, depuis trois ans le sans-logis souffre d’un souffle au cœur qui le fatigue, l’annihile, et va croissant. Dès lors, il a cessé de grimper chaque jour jusqu’au Panthéon, préférant marquer le pas en bas, sur les grilles de la bouche du métro Cluny qui souffle sans entracte son air chaud, bien que nauséabond.

Un crève-cœur pour qui aime contempler Paris du faîte de la Montagne Sainte Geneviève… Du coup il ne l’escalade plus qu’une fois l’an, n’y monte qu’à la belle saison.

Aux lendemains de Pâques, avec barda, musette crasseuse et bouteille de bourgogne, le Mendiant de la rue Soufflot amorce alors sa transhumance. Il s’élève de Paris pas-à-pas, laissant Duvernet et son mouton au ras des pâquerettes… Grimpant poussivement, transitant de refuges en refuges d’altitude, il séjourne quinzaine de jours après quinzaine de jours sur les trottoirs du parcours où les bouches de métro s’échelonnent. Ainsi il bivouaque de grilles en grilles d’aération, progresse au ralenti de station en station. Un vrai chemin de croix…

Le souffle court, souffreteux, épuisé par son lourd ballot, début du mois de mai le bonhomme gravit enfin les derniers mètres de la rue Soufflot.

Près du chef-d’œuvre de l’architecte prénommé Jacques-Germain, comme lui un natif d’Irancy, village des coteaux vineux d’Auxerre, il demeure l’été à l’ombre du Panthéon où souffle l’esprit qui l’aide à calmer son vieux courroux, à pacifier ses ressentiments de mari répudié… Et apaiser son âme.

Alors oublieux de son ire rancie, d’une voix de stentor il paraphrase le poète persan Omar KHAYAM, en déclamant aux quidams qui le prennent pour un doux ballot : « Entre la foi et l’incrédulité, un souffle. Entre la certitude et le doute, un souffle. Sois joyeux dans ce souffle présent où tu vis, car la vie elle-même est dans le souffle qui passe… »

Alors, le Mendiant de la rue Soufflot profite ! Il gagne quelques sous grâce aux touristes et passants auxquels il raconte des histoires ou joue quelques farces, récite des bribes de pièces de son répertoire classique, avec réverbère et banc public pour seuls comparses.

Puis l’automne passant, aux primes frimas quand la belle saison bascule en sombres journées, que pleuvent les vents glacés et qu’il voit ses semblables souffler sous les châtaignes les braises de leur brasero ambulant, il quitte le fidèle auditoire qui se dépeuple, et entame sa redescente vers le fleuve… Une scène en vaut bien une autre !

Évitant l’Odéon qui peut lui souffler la mauvaise haleine d’agaçantes réminiscences qu’il s’acharne à oublier, toujours au ralenti leMendiant de la rue Soufflot dirige ses pas mal assurés vers les souffles chauds de Cluny et son métro, une étape avant  d’échoir sur le lieu d’hivernage, la fontaine Saint-Michel qu’il retrouve à la Toussaint… Endroit où « le cœur vif du Quartier Latin fait déguster avec plaisir la houle des bonnes ondes », comme l’écrivit Jules Michelet, un sage, précisant « là où s’accordent mieux la science et l’inspiration, où parmi ses vastes et pénétrantes observations, on sent le souffle des grandes foules… »

De cette multitude nourricière, le Mendiant de la rue Soufflot perçoit l’âme féconde et ses bienfaits qui se convertissent en cascades de petites liquidités numéraires.

Autant de joyeusetés tintinnabulantes au creux de son modeste godet.

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