Lucine a quitté Port au Prince cinq ans plus tôt, abandonnant sa vie d’étudiante, les combats, les manifestations contre Aristide pour revenir à Jacmel et élever avec sa sœur aînée Thérèse les deux enfants de Nine leur petite sœur.

Un jour sur le marché alors que tout et tous sont immobiles, accablés par la chaleur :

« Lucine l’a vu la première. D’abord elle crut être victime d’une vision… Mais les cris lui firent comprendre qu’elle ne s’était pas trompée.

Un être avançait au milieu de la chaussée avec une démarche syncopée – mi-danse, mi-titubement d’ivrogne. Il avait le torse nu et brillait sous le soleil.

Et si il s’agissait d’un esprit ? … Plusieurs commerçants cherchèrent à s’écarter du passage de l’ombre…

Lucine ne bougeait pas. Elle attendait pétrifiée. Sans qu’elle puisse dire pourquoi, il lui semblait que cette ombre était là pour elle.

L’ombre s’arrêta au niveau de Lucine, se tourna avec lenteur, puis s’approcha encore. Lucine vit ses deux yeux noirs comme des éclats de quartz et elle sut qu’elle avait devant elle l’esprit « Ravage » celui qui renverse la vie des hommes, écroule les existences, celui qui casse les vies et fait pleurer les femmes. Il ne bougeait pas, semblait la flairer. Soudain, il leva la main droite vers le visage de Lucine et du bout du doigt, mais sans la toucher, il semble lui dessiner quelque chose sur le front, un « vévé » ou tout autre signe destiné à la marquer..»

Elle rentre chez elle et elle apprend la mort de sa petite sœur. Celle qui était la plus belle des trois mais qui avait l’esprit dérangé, et « qui lançait aux hommes, dans les rues de Jacmel, des paroles obscènes, aguicheuses, s’offrant au regard avec des poses lascives ».

Lucine revient alors à Port-au-Prince à Pétion-ville, le quartier des riches, pour annoncer la mort de Nine à Armand Calé, le père du premier enfant de Nine et lui demandait de l’aide.

À la descente du bus, « elle est là, au milieu de tout cela, et elle sentait qu’elle retrouvait non seulement sa ville, puante, grouillante, frénétique, mais aussi sa propre existence. Et alors, surprise elle-même de pouvoir le faire, elle sourit. »

Très vite elle sait qu’elle ne retournera pas à Jacmel, qu’elle ne partira plus, qu’elle est revenue construire ici l’avenir qui l’attendait.. Elle laissera Thérèse s’occuper des enfants.

Elle va rendre visite à la vieille Viviane, la mère de son amie Émeline, fille légitime qui a participé elle aussi à la révolution et qui a été sauvagement assassinée après le départ d’Aristide.

Viviane est l’incarnation du vieux colonialisme, de la société riche de Port-au-Prince. Petite femme inflexible, avec ses secrets, ses rancœurs et son « vieux cœur de régente d’empire » bien corsetés dans la belle maison Kénol.

À ce moment-là, Saul vient rendre visite à Viviane, c’est Auguste son demi-frère qui lui a demandé d’aller l’ausculter.

« Bonjour Viviane, comment allez-vous ? Elle ne répond pas… C’est Auguste qui vous envoie ? Elle donne la réponse dans sa question mais elle veut voir ce qu’il va lui dire. Saul la regarde calmement. Petit bout de femme qui s’est desséché avec le temps mais qui reste dur, bien campé sur ses pieds. Il ne va pas mentir. Il ne va pas lui dire qu’il est passé par hasard, juste pour la saluer…

Cela fait bien longtemps qu’il n’a plus l’âge de cela. Ils ne sont jamais aimés. Pour elle, il était l’affront toujours sous ses yeux, le fils de la bonniche troussée à la va-vite, que le vieux Raymond n’avait pas voulu chasser. Elle l’avait demandé pourtant. Raymond avait tenu. Et les enfants, Émeline et Auguste, s’étaient mis de la partie et avaient fini par adopter le nouveau venu et le considérer comme leur frère. Il n’y avait qu’elle qui n’avait pas cédé. On ne pouvait pas exiger d’elle qu’elle le traite comme un fils. Cela, il le comprenait. Il ne lui en avait jamais voulu de sa froideur. Il aurait même compris qu’elle le batte, le chasse. Ce n’était pas cela qu’il détestait en elle. C’était la maîtresse de maison. L’argent. Le nom qu’elle portait, Kénol, comme une médaille à la boutonnière.

« Oui répond-il alors. Il m’a demandé de vous ausculter. » Elle est sur le point de lui répondre que pour l’ausculter, encore faudrait –il qu’il soit un véritable médecin, mais elle ne le fait pas. Peut-être parce qu’elle vient de parler pendant une heure d’Émeline avec Lucine et elle sait qu’Émeline n’aurait pas aimé qu’elle soit méchante. Elle dit juste »Je vais bien, merci »

La vielle dame parle à nouveau. « Que faites-vous Saul ? » Il la regarde. Il hésite. Il n’est pas certain de savoir de quoi elle parle. « Que faites-vous ? » répète-t-elle et il comprend, alors qu’elle parle de ces trois années passées. Pas comme on prendrait des nouvelles, non, elle le lui demande avec un air un peu navré, un reproche dans la voix. Il hésite. A-t-il vraiment envie de répondre ? Qu’est-ce que cela peut lui faire. « J’essaie d’être heureux. » Elle reste muette, le visage impassible.

Non, dit-elle, vous vous cachez, Saul et après un temps, elle ajoute, comme une gifle qui va suffire à désarçonner l’adversaire, les Kenol ne se cachent pas » Il reste d’abord bouche bée. Puis il sent la colère monter en lui. Qu’est-ce qu’elle veut exactement ? Que les choses soient dites une fois pour toutes ? Que chacun vide son sac <<<<<<<<<<<<, <il serre les mâchoires< ; Elle le voir< ; Elle sait qu’il bout de rage<<< ; C’est bien< ; C’est ce qu’elle veut. Qu’il explose, elle en a vu d’autres. Et c’est ce qu’il fait, avec une voie cinglante : « C’est peut-être parce que je n’en suis pas un, Viviane, vous vous souvenez ? » La vielle dame reste impassible. « Parce que vous avez refusé d’en être un, Saul »

Le vieux Kénol dans ses derniers jours, après l’assassinat d’Émeline. Après cette nuit maudite où l’on avait bastonné Saul comme un voleur avec des barres de fer, lui laissant la jambe brisée en deux, pendant que sa sœur, à l’autre bout de la ville était traînée dans un bosquet du parc de Martissant, entre deux voitures, violée et massacrée.

 Le vieux Kénol avait insisté pour qu’il prenne son nom, cela lui servirait en tant que médecin pour faire de la politique. Il avait refusé.

La vielle dame est calme, elle dit « Saul, un nom comme ça, ça ne se refuse pas.. » Elle tient sa proie et ne la lâchera pas. « Et que faites-vous maintenant. Vous vous cachez, les Kénol ne se cachent pas, ni derrière la peur, ni derrière leur blessure d’enfant » Et puis, comme un dernier coup sur le boxeur qui vacille déjà, elle lance : « Vous pouvez me laisser » et tourne les talons. Il s’en va.

Damme petite, la vielle gouvernante, l’ombre de Viviane, lui court après pour lui dire, qu’il y a chez madame une dame qui était une amie d’Émeline, et qui ne sait pas où dormir… Pourriez-vous ? Merci Saul, elle n’attend pas sa réponse..

Lucine avance une valise à la main, ils se reconnaissent ; Elle le regarde, il aime ce regard sur lui. Elle ne juge pas…. Il la regarde, et sur son visage aussi, il y a la profondeur de la défaite, mais des yeux joyeux encore.

Lucine retrouve le bonheur. Saul la force.

Hébergée dans une ancienne maison close, elle fait la connaissance d’un groupe d’amis qui se réunit chaque semaine pour de longues parties de dominos. Dans la cour sous les arbres, dans la douceur du temps tranquille, quelque chose frémit qui pourrait être le bonheur, qui donne l’envie d’aimer et d’accomplir sa vie.

« Tout pouvait reprendre ». Mais c’est ce moment-là que la terre choisit pour trembler.

Le 12 janvier 2010. « Durant trente-cinq secondes qui sont trente-cinq années… »

À danser la terre…

À trembler…

Des bruits résonnent partout, étranges, et les hommes sont stupéfaits. La terre n’est plus terre mais bouche qui mange. Elle n’est plus sol mais gueule qui s’ouvre.

Là où la terre à faim, les poteaux électriques s’effondrent et les murs s’écroulent< ; <là où la terre a faim, les arbres sont déracinés. Les voitures aplaties. Là où la terre a faim, ce n’est que désastre et carnage. Le sol ouvre sa gueule d’appétit. Il n’y a pas de sang parce que tout est dissimulé par un grand nuage blanc qui mont lentement du sol..

Des quartiers entiers dévalent la pente comme un torrent de béton.

Puis il y a la réplique.

Saul erre dans la ville à la recherche de Lucine. Il s’arrête parfois pour parler à un inconnu, proposant de l’aide là où il peut… C’est comme si tout le peuple de Port au <prince se connaissait< ; Combien de temps durera cette fraternité des rues, Il marche, il sent qu’il aime ce pays. Pour tout ces vieillards brisés qui le remercie de l’attention qu’il leur a porté. Il l’aime pour toues ces femmes du peuple, qui s’activent, veillent sur les enfants. Il l’aime pour les silhouettes presque inertes qui gisent sur un bord de rue, de tout âge, hommes ou femmes qui n’ont plus de parents, plus de maison, et qui, au fond des yeux, ne semblent plus ressentir de douleur parce qu’ils sont trop loin. Ceux-là, qui s’en souviendra ? Ceux-là, ils avancent encore un peu, titubant du choc qu’ils viennent de subir, mais ils ne vivront plus. Lorsque les forces les quitteront. Ils s’arrêteront définitivement et mourront sans même gémir. Ceux-là sont les ombres dont l’Histoire est faite, même plus des individus, non, des ombres sans nom, sans passé, qui ne parlent à personne. L’Histoire les avale, les mâche, s’en nourrit, les absorbe sans rien dire, pas une vie, non, juste une durée. Ils disparaîtront sans que nul ne le sache, et lorsque Saul s’approche pour parler simplement à l’in d’entre eux, ou prodiguer quelques conseils, ils ne répondent rien, comme si tout cela ne les concernait plus, et ils s’en vont, sans violence, en tournant le dos, levant le bras au ciel pour saluer cet homme qui leur a parlé ou pour dire, juste, en silence : « J’ai été…Souvenez-vous, J’ai été… Et le monde s’en moquait.

Saul va aller à la maison Kénol qui est toujours debout et dans le parc avec l’accord de Viviane il va mettre en place un dispensaire. Lucine l’y rejoindra enfin…

Là, il y a une entrevue entre Saul et Viviane que je trouve très forte.

«Le séisme a détruit le bâti physique et moral. Il a écrasé les lieux de culte. Il est vécu par la masse des croyants comme une punition divine. Les gens pensent que les dieux vaudous ont exprimé leur colère.»La terre a tremblée, la terre s’est ouverte et selon l’esprit des ombres, celui du vaudou, elle a laissé entrer les morts dans le monde des vivants.

Vient ensuite le temps de « fermer le monde », de chasser les morts. De faire le deuil. Car  il n’y a pas de vie sans désir et les morts n’en ont plus », dit Dame Petite à ceux qui se sont réunis dans la maison Kénol pour se soigner.

« Nous allons danser les ombres. Et le monde se refermera », dit la vieille dame, qui prend avec Prophète Coicou la tête de la marche qui sèmera les morts.

Qui est mort ? Émeline, Saul, les deux ou aucun ?

La seule chose qui m’a dérangé dans ce livre qui se veut un hommage émouvant et bouleversant de ce tremblement de terre en Haïti, c’est parfois, l’excès de bons sentiments, d’émotions fabriquées, l’excès de lyrisme qui font que l’on ne croît pas à cette histoire et que l’on reste témoin admiratif de ce bel exercice de style, mais peu touché.

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