LA C R U A U T É (Francis Berthelot)

 

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Cruauté faite à l’Humanité

Cruauté faite aux enfants

Cruauté faite aux femmes

Cruauté faite aux vieillards

Cruauté faite aux animaux

 

Bien sûr, j’abhorre toutes formes de cruauté !

Sauf les maux que j’inflige aux mots, pour m’en jouer :

 

 

Cruauté de la Nature

 

Elle nous le rappelle en ce moment :  

« Cruauté dangereuse quand inondation est crue haute et dangereuse »

 

 

Cruauté faite aux légumes

 

Ah, sur ce point j’ai pu agir, jadis.

 

Cela est vieux, et je suis certain qu’ici nul ne s’en souvient !  

 

Après luttes, j’ai obtenu gain de cause en exigeant des Salons de thé qu’ils retirent de leurs menus la fameuse ‘ carotte crue au thé ’ !

 

 

 

 

Et la « cruauté de l’aubergiste » !

 

Si, si… Elle existe !… Je peux en témoigner !

Écoutez.

Attablé, j’attends ma commande d’omelette aux morilles, spécialité de l’auberge.

Dans la nuit tombée, ma voiture est bien rangée sous l’auvent de la cour.

Mon bagage déballé. Mes vêtements suspendus aux cintres de la chambre louée.

J’attends.

 

Ah ce n’est pas que je tienne particulièrement aux morilles, non, mais cet après-midi je me suis tapé quatre-vingt kilomètres de route en lacets, exprès pour dîner et dormir dans ce patelin de montagne où, m’a-ton assuré, sont pures gourmandises… les œufs de poule.

 

Le patron a rejoint ses fourneaux.

Sa jeune serveuse est un peu nunuche, mais pas désagréable à regarder.

J’attends en la matant.

 

Omelette aux morilles, plateau de fromages, ronde des desserts, vin compris, en plus de la nuitée d’hôtel et du petit déjeuner…

Tout ça pour pas cher…

Que demande le peuple !

 

Oui, la serveuse est gentillette et louvoie avec grâce entre les rares clients.

Calmes couples de retraités.

Voyageurs de commerce esseulés.

 

La voilà qui apporte son sourire vers ma table, en plus d’une bouteille de pain et d’une corbeille de vin…

Ou l’inverse !

Voyez, j’vous l’avais bien dit qu’elle me semblait nunuche…

Elle incline la bouteille côté étiquette : ‘ Morgon 1980 ’.

Certes, si je n’en reviens pas, je sais lui cacher mon étonnement.

 

Après essuyage du goulot, elle en entreprend l’ouverture au tire-bouchon, puis me verse un fond de verre.

Charmant sourire aux lèvres, elle propose aux miennes de goûter si ce vin me convient.

 

Hummmm, tu parles !… Un « Morgon 1980 » !…

Mazette, oui, le bivouac valait le détour !

Assurément la cuvée de nuit est à la hauteur du plat du jour.

 

Ah justement, le patron m’apporte l’omelette !

Énooooooorme !… Elle grésille et fume.

Ses couleurs sont celles du soleil rasant que j’avais tantôt en plein dans les mirettes à chaque coudée de virages…

 

Et l’odeur… Ah mes amis, l’odeeeeeeeeeeeeur !…

 

« – Régalez-vous, Monsieur… Régalez-vous !…

Ah mais, qu’est-ce donc cela ?…

Ma gourde de serveuse ne vous a pas apporté la bonne bouteille !

 

– Si, si, elle est bonne, merci…

 

– Mais non, Monsieur ! Désolé !

Ce cru très côté ne figure pas au ‘menu étape’ !

Pensez donc ! Une bouteille de ce prix là !…

Je vous rapporte la bonne ! »

 

Et sur ce, d’un geste qui m’est cruel, l’aubergiste ôte la dive de ma table et s’en va avec.

 

Ah… Cru ôté !… Cru ôté !…

 

 

 

 

 

Mais je me console en pensant que la nuit du 24 décembre approche. Dans moins d’un mois !

 

Connaissant mes goûts épicuriens, chaque année le Père Noël place toujours à mon intention une bouteille millésimé dans sa hotte.

 

Ainsi, je peux dire qu’en dépit de sa bienveillance, il descend dans ma cheminée avec cru…hotté  !…

 

A tire d’aile (Danielle Marty)

Terre plate, sans horizon à force de se confondre avec la brume des nuages, terre rabotée à la merci de tous les vents, pavée de trous d’eau entourés de roseaux, l’homme a rasé les cheveux de la prairie et creusé des abris en son sein pour mettre à mort les oiseaux de passage.

Là, tapi dans la nuit, il attend sa proie.

Battement d’ailes, froissement de feuilles, les leurres se dandinent sur la mare : canards en bois ou vivants, pattes liées, appelant leurs congénères sauvages qui volètent au-dessus de la hutte.

Voilà que l’homme décoche le coup mortel : n’est-il pas le maître de la nature ? Un colvert est tombé dans la mare comme du plomb, il a troué la surface de l’eau, il y flottera jusqu’à l’aube au milieu des canards en bois et des appelants.

Au matin, le tableau de chasse du tireur d’élite affichera le nombre de trente-huit, trente-huit tombés, on ramassera pas tout, dira-t-il.

Ville décapitée, ville en ruines, en feu, en cadavres enfouis, l’homme a troué son ventre et dans la rue défoncée, à l’aube, il a aligné ses prisonniers.

Allez, courez, courez, on ne tirera que dans quelques secondes, si vous n’êtes pas tués, vous serez libres, allez, courez !

Affaiblis, amaigris ou blessés, ils s’élancent, ils foncent, fendent l’air, s’envolent…

L’homme vise, sans précipitation, et les abat, avec précision, l’un après l’autre.

Je respecte toujours les oiseaux de l’autre camp, la preuve c’est que je leur donne à chaque fois leur chance, dira le vaillant guerrier promu au rang de héros.

A l’intérieur de la hutte, couchée dans la pièce à côté de la visée, la petite qui entend les tirs hurle dans le noir. On lui crie de se taire.

Mais le fusil continue à tirer.

Alors l’enfant, toute tremblante, se lève à pas de louve, se dirige vers la mare, ramasse le canard mort et

le lance en l’air pour le faire voler.

Tapi dans un trou de sa maison écroulée, le petit qui entend les tirs, hurle au point du jour. On lui crie de se taire.

Mais le fusil continue à tirer.

Alors l’enfant écrit sur la peau de son bras gauche les mots Ceci n’est pas un fusil puis il sort de son trou

et se fait tuer.

Plus tard, la petite qui a vu l’homme ajouter au meurtre la cruauté d’un espoir mensonger, apprendra aux canards à plumer leur maître et aux guerriers à tuer leurs mots de gloire.

Car, comme le dit le poète, qui porte en soi un chaos, peut mettre un jour au monde une étoile dansante.

Présence projetée – Francis Bacon (Agnès Adda)

La violence n’est plus tapie

Elle a franchi le mur du son.

Des bouches d’ombre

Le cri surgit, haut débit.

 

 

Pas une crispation n’en démord

Qui ne se grave en dents d’ivoire.

 

 

*

 

 

Sous le paravent des chambres

Suinte la pourpre des vengeances.

 

 

Eblouissante, toute corrida

Sous l’astre de l’ampoule.

 

 

*

 

 

De verre, le confessionnal

Diffuse, réfracte les aveux.

 

 

Le triptyque du sacrifice

Sans revers

Ouvert

Sans répit.

 

 

D’une éloquence serrée

Le précipité

Exacerbé

De ma durée.

 

 

*

 

 

Chaque toile monte et démonte

Ses plateaux, ses tréteaux

Tremplins ironiques

De mon fantasme

De mon film

De mon roman

De mon épopée.

 

 

*

 

 

Dans la mêlée des hommes

Je vois la femme assassinée
J’écoute un autre théâtre.

 

 

Déployée rigoureusement

Sous mes yeux, à ma portée

La machinerie sublime

-Impériale, orientale, christique-

De mon pouvoir

De mon innocence

De mon plaisir

De ma cruauté.

 

 

Chaque outrage au silence

Se réverbère

Se pare, de loin en loin

Des teintes les plus subtiles

Des pigments les plus rares :

Iphigénie ressuscitée

Et sa biche encore

Leur corps, leur cri exultés

Exaltés d’un cadre d’or.

 

 

 

Papier plié (Bettie Nin)

Du rose au noir et vice-versa, j’ai beaucoup voyagé.

J’espérais après l’avion, pouvoir prendre un voilier quelque part.

J’espérais croiser une lumière…

à Alexandrie peut-être ?

J’avais encore besoin d’éclairages,

j’avais besoin d’enfiler la peau de Cédric,

j’avais besoin de voler les yeux de Cathie

j’avais besoin de cuire les lèvres d’Héloïse.

 

Ma maison

ses hauts,

ses sommets,

ces expériences écrites,

les vallées,

le ciel piscine,

je les ai notés.

Les creux aussi,

même les plus abruptes.

Les abîmes.

Le sol moussu.

 

Je voulais rester,

racler,

gratter,

coller,

gluer

encore

en elle,

éternellement

en elle.

 

Les plaisirs,

les orgasmes y avaient atteint des teintes si subtiles,

acidulées,

toniques,

fluorescentes,

criardes,

tsunaminesques.

 

Ils s’enchainaient

sans lassitude.

 

Les abysses tués,

Les abysses comblés.

 

Mais j’aurais dû me méfier…

 

Ces brèves

l’effrontée les a salement froissées.

 

Au final,

elle

a brisé le vase.

En deux cracs comme ça.

Une moitié d’un côté,

une autre de l’autre.

 

Je crois, que j’avais caché très profondément, au fond de mes méandres,

la réalité de ces choses là.

 

Je n’aurais pas dû…

 

Mais, bon

c’est comme ça,

cette soudaineté m’a surprise.

Je ne sais pas pourquoi…

 

Coupure nette.

Un lien brûlé.

Panne électrique.

Bim…

Plus de jus.

Sans bavures.

 

Elle a plié mon bout de papier.

Elle l’a déchiré au moment où je m’imaginais Pharaonne.

 

Après sa folie, il ne resta plus rien.

Pas même un petit os dans le ventre du sol.

 

Elle,

elle m’a

elle m’a engloutie toute entière,

toute entière.

Furie indomptable.

 

Je savais pourtant bien que les lumières attiraient les moustiques.

Adverbe (Antonia Soulez)

C’est quoi la musique ?

 

“On ne pense pas la musique (ni le temps…) , on pense selon la musique en musique, musicalement, la musique est l’adverbe de la manière de penser” Jankelevitch (L’ineffable p 127) .

 

 

Et pour commencer:

Il me trotte dans la tête de dire “adverbialement vôtre” !  Ce serait une sorte de salut

Ad’ tention, c’est quelque chose  d’important

Car, ad’-verbialement, on est  tous égaux, ça veut dire, tout à fait quelqu’un es-qualités, n’importe quelle qualité, qualité sans être, adjective, pas une substance sur son trône.

L’adverbe,  c’est juste la manière, le comment de la manière, la façon variée d’apparaître

Parfois juste au passage,  pas le verbe  qui engage un agent qui ne se prend pas pour rien,

Pour invariablement celui qui est.

 

Adverbiale,  la conduite, le visage, la physionomie  mobilisent

Toute sortes de manières d’être qui vous dispensent de l’être substantiellement,

De l’Etre  en personne, entouré de ses oligarques, dont chacun

représente une modalité, par exemple non pas l’être-Rouge mais rougeoiement,  heuh

rougeoi-eument, non, pardon ! rougeoi-oiement ! non pas lent, mais lentement,

non pas  le Juste en soi, mais justement, le Doux mais doucement, tranquille, tranquillement, indécis,

pardon  in-décisément  ou plutôt in-décidément !

 

Ainsi la musique:

A jouer avec hésitation, comme dans le flou,  un prélude scriabinien,

. « douloureux, déchirant,  très lent contemplatif,  allegro drammatico, lent, vague indécis, belliqueux».  Tout cela, c’est la manière de jouer, les états d’humeur du son. Le mood et ses sautes ou  une gamme de poses, des variétés à l’étal. Chaque prélude a ses visages, pas des sentiments mais une humeur musicale, un mood à chaque pièce. Ce que racontent les sons, pas moi ni toi ni Scriabine.

Tout dans la manière, rien dans l’essence dont le verbe n’est  que verbal, verbosité de l’invariance.

L’adverbe à la place de l’ineffable,  donne teintes et brillances

à ce qui ne se définit pas. Une parure pour une parlure.

 

Et pour  conclure:

Une langue sans l’être.  Ça existe. Pas en français, ni en italien, ni en allemand, Ailleurs dans  d’autres univers de langues, les indiens du Canada oui.

Une langue sans être,  ce serait juste des qualities, un tas de qualités,

un jardin de qualités comme on dit des jardins sonores riches en timbres,

ceux des qualites adjectives,  avec seulement des comment, des nuances plein les yeux, les oreilles,

des sacs entiers, finalement, ce n’est pas la fin,  prenez le tas, le tas est fait de tas, et

ces tas d’autres tas.

Si vous dîtes que Socrate est blanc, grammairien, vieux,  et mal habillé, cela fait beaucoup de tas de caractères, des nuances de nuances qui, dans le temps, peuvent se contredire, se heurter à n’en plus rien comprendre. De qui dira-t-on blanc et non-blanc, grand et petit, vieux et jeune  ? Personne, n’est-ce pas ?  Il faut un sujet, un grand Sujet majuscule, bien sur son trône de l’Etre.

La leçon est d’Aristote.  Faut un verbe avec un sujet sinon, y a plus qu’à se taire, vivre comme une plante. Rien à dire.

 

Donc:

Ad’verbialement vôtre, une conduite à verbaliser  ?, On contrevient  à quoi ? au Sujet qu’on barre d’un trait pour le couvrir de fleurs, des gerbes d’aspects multicolores,

Odorifères, le couvrir jusqu’à l’éoutffer, et il se redresserait couronné  enrubanné

de fioritures, des tas d’aspetcs  de toutes sortes !

 

On dit musicalement intéressant, mais pas sonorement. La musique a ce privilege, pas le son parce qu’il y a LA musique, mais que le son, lui , n’est rien en comparaison de la musique.

 

Ainsi, le langage est plein d’injustice, car les noms sont hiérarchisés. Les rôles sont inégaux sur l’échiquier, les fonctions inégales pour des territoires à conquérir.

 

Adverbialement, ce sont des jardins de qualités à perte de vue.

Pas d’Etre à l’horizon. Juste des poèmes en partage, à égalité, adverbialement,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Adverbe   (Bettie Nin)

Le voilà cet insolent ! ce vaniteux !

Et moi qui craignais de le trouver tout froissé, tout penaud, tout triste,

tout timide, tout effacé derrière notre sujet…

je me suis bien trompée ! Ce prétentieux crâne

fièrement

au centre de la sentence !

Il fait le paon juste avant le point noir qui

clos le débat.

Il est là, trônant dans sa nudité la plus

virginale.

Et je me demande même s’il n’est pas en train

de toiser

notre bien aimé sujet. Quel vantard !

Il fait le beau dans son habit de toute puissance.

Mais quel aveuglement !

Ce verbe,

ce petit salopard de tyran,

n’est rien sans moi !

Comment fait-il pour ne pas

voir sa petitesse.

JE suis celui qui dit tout du temps.

Celui qui annonce les sentiments.

Je suis celui qui place le sujet en son lieu,

dans sa maison ou dans l’infini céleste.

JE suis celui qui modifie.

Je suis le sel.

Je donne goût aux petits bavardages.

Je suis adverbement

tout simplement.

 

 

 

   Extrait de « Es Adverbes, chevaliers des Mots » (Catherine Jarrett)

« (…) Cacophonie, mains levées, stylos avec rage lancés, égratignures aux bras à la lèvre… Tout ce petit monde s’agitait, s’époumonait. Comme chez pauvres Humains, il s’agissait d’exacerber la sensation d’exister.

_Qui sommes-nous? s’exclamaient certains. Peuple peu fier en vérité, larbins, nous nous déployons pour LUI. Le valorisons, encensons, magnifions…

Il fut interrompu :

_Nous ressentons ce plaisir, parfois _il demeurait prudent_,  de le diminuer, rabaisser, humilier…

_Ah bon! Monsieur « Moins », Monsieur qui veut se prouver…

Lui aussi fut coupé dans sa fièvre, un quelconque « Certes » en l’occurrence, qui prêchait pour sa paroisse:

_Nous ne faisons que préciser, ajouter un peu de direction à SENS. Pas d’essence. Pas essentiels. Supprimons-nous : qui s’en apercevra?

Et de geindre:

_Voyez les Prép, on les ôte  et SENS est caduque.

Il disait « Prép », comme les humains, en ce temps où l’abréviation chez eux était devenue reine. « Prép » pour préposition, bien sûr.

_Et nous alors, se plaignirent les « -Ment ».

Des lustres qu’on les qualifiait de la sorte. Les « -Ment ». Qui ne mentaient jamais. S’inclinaient. Dociles en sorte. Ils ajoutaient au sens eux aussi

_Le SENS! ne comprenez-vous pas? reprenaient les « -Ment », nous sommes le nerf de la guerre, le fournisseur de la voie royale, des tenants et des aboutissants, la chair même de l’être et sa raison suprême…

 

 

Interrompus. Cette fois par la foule. De ceux qui existaient par eux-mêmes, et non par la simple adjonction d’un suffixe à un adjectif.

_Vous les « -Ment », n’êtes que des « Manière », et encore, une simple part.

Les « -Ment » eurent un sursaut:

_ Rimbaldiens, Rimbaldiens nous sommes, NOUS !

Depuis la publication d’un article sur leur présence avérée dans la poésie de Rimbaud, ils osaient _certes maladroitement_ mais osaient tout de même, affirmer, un peu, leur droit à une reconnaissance. Ils furent balayés.

 

Ils s’enorgueillissaient, les Plus, les Moins, les Jamais, les Toujours, les Demain, les Pourtant, D’accord et j’en passe et des foules, de leur diversité. Rimbaud ou pas, cette portion congrue des « Manière » pouvait aller se rhabiller. Eux étaient « lieu » « temps » « affirmation » « négation » « quantité » « relation logique » « liaison » « interrogatifs et exclamatifs » « modaux »; étaient le peuple armé grimpant au combat, tous ardents, vaillants, brûlant d’en découdre. Le SENS constituait le levier de leur action, si minime fût-elle : transformer renforcer disloquer métamorphoser un tant soit peu ce SENS, eux, chevaliers tutélaires et anges gardiens des Maîtres qu’ils servaient avec application, dévotion,  certains diraient amour : les MOTS. »

 

 

Le point et la virgule © (François Minod)

 

– Si on faisait le point.

– Bonne idée. Qui commence ?

– Je veux bien.

 

Il déambule  sur scène l’air très préoccupé.

 

– Mais qu’est ce que tu fais ?

– Ben le point pardi.

– Pas comme ça !

– Comment alors ?

– Ensemble, on le fait ensemble.

– D’accord, allons-y. T’es prêt ?

– Oui.

– À la une à la deux à la trois. À la quatre à la cinq à la six à la sept à la huit à la neuf à la dix à la onze à la douze à la treize à la quatorze à la quinze à la seize à la dix sept.

– Tu ne m’as pas attendu.

– Si, j’ai fait le point après le trois.

– Oui mais tu as continué après, sans m’attendre.

– On recommence ?

– D’accord mais cette fois tu comptes jusqu’à trois, tu m’attends et on fait le point.

– D’accord.

– À la une, à la deux, à la trois.

 

Un temps long.

 

– Ben alors ? Je t’ai attendu après le trois.

– J’y arrive pas.

– Qu’est ce qu’on fait alors ?

– On continue sans le point.

– Oui, on s’en fout finalement du point, on le laisse aux autres.

– T’as raison, qu’ils le fassent le point les autres, nous on se contentera d’une virgule de temps en temps.

– Et encore…

 

 

Adverbe navigant (Isabelle Camarrieu)

Résolument ne pas dire :

absolument ! Ce qui devrait révéler.

 

Ici, hier, ou aujourd’hui

Bien sûr, encore voire demain

Un enfant noyé sans bruit

Au bras d’un mort de chagrin

 

Éviter tout ce qui pourrait être franchement contredit

 

Toujours, jamais, souvent

D’ailleurs vers ici, de loin

Désemparé fuir, violence

De sa famille prendre soin

 

Sensiblement euphémiser, pour en douce faire passer la pilule

 

Personne, et encore moins que rien

Si peu, guère, presque moins

Relégués derrière, sous des tentes

Rationnés dans des camps de barbelés

 

Savoir correctement élimer le sens brut de l’inacceptable

 

Cependant donc en revanche

Par conséquent et tout de même

Méfions-nous de les laisser venir

Ils sont capables d’envahir

 

Déculpabiliser éhontément avec des antiphrases

Continument gloser avec l’air de ne pas y toucher

 

Pourquoi,  en même temps et puis ?

Tout, trop, quand, combien ?

Penserons : qu’ai-je fait aux humains

Pourquoi moi si démuni

Ne me tendent-ils pas la main ?

 

Faire évidemment la morale pour habilement sur autrui rejeter la responsabilité

Jusqu’à ce que imperceptiblement la majorité sans s’en douter bascule du mauvais côté

 

Tant bien que mal, volontiers, pour de bon

Admirablement vite, ensemble, exprès

Noyons le poisson – comme le migrant

Ainsi, aussi encore et davantage !

Cachons sa mort sous la « protection »

Joli ! De notre mode de vie !

À loisir, à l’aveuglette, bel et bien, à tort

Autorisons sécurité et barrières

L’interdiction de tous les ports

À tous ces hommes navigant

 

Franchement je ne peux m’en remettre de voir se commettre

Sous nos yeux à pas même à 1500 kilomètres

Assurément, sans aucun doute, précisément

Un génocide d’apatrides.

 

Ici oui ci-devant, aujourd’hui

Au nom de tant de morts sans bruit

être noyé pis que de chagrin

Par suite de honte.   Et si encore demain

Nous savions en avoir fini …

 

 

Matin (Mireille Diaz-Florian)

On dirait le jour

On dirait un froissement de lumière

 

On verrait des lambeaux de nuit

On verrait des arbres noirs

 

On ouvrirait la fenêtre

On ouvrirait la porte

 

On marcherait lentement

On marcherait vers

 

On voudrait aller loin

On voudrait saisir

 

On aimerait le vent

On aimerait la pluie

 

On saurait tout peut-être

On saurait tout alors

 

Ce serait ici

Ce serait là-bas

 

Ce serait le jour

 

Presque