« On solde ! On solde !… Tout doit disparaître !… » psalmodie Monsieur Ciboulot sur le trottoir, rue de Rennes, crieur engagé pour attirer à tout prix le chaland vers l’intérieur d’un grand magasin de commerce.

Élan de générosité ?…

Mais le client est lent.

En ce début d’année c’est toujours la grève. Et sans un sou en poche, le voilà rétif aux bêlements du type hélant, provisoire chambellan au service du business.

Élan contrarié !…

Et matériellement parlant, c’est ça qui cloche.

Surnomme-t-on ‘Monsieur Ciboulot’ par dérision, tous l’estimant faible d’esprit ?… Ou ‘Six-boulots’ comme on dirait ‘trente-six boulots’ puisque ce Monsieur ne vit que de petits emplois saisonniers ?…

Nul n’en sait rien.

Le mois dernier il était bonhomme Noël et se traînait entouré de petits Parisiens par kyrielles, tous désireux de faire des selfies avec son jeune caribou.

Autant d’élans d’intérêt envers le nordique animal que lui abandonna sa compagne, lorsque sur un coup de… Sur un coup de… Ah pour rester correct, disons que sur un coup ‘de tête’, elle le quitta.

Mais non sans promesse de retour.

Une miss débarquée de nulle part, un jour.

De Mars, Jupiter, ou venue d’un astre de la constellation du Capricorne ?

Non… Plus vraisemblablement échappée d’une piste aux étoiles, une ménagerie de cirque, avec ce petit cervidé.

Monsieur Ciboulot ne connaît toujours pas le nom de la star, l’ayant d’emblée appelé Monica dès qu’elle lui fit entendre que de tous les arts, le sien était de jouer de l’harmonica pour prévenir son élan.

« C’est un animal magique », avoua-t-elle sur l’oreiller, intimant le secret à Monsieur Ciboulot en lui faisant signe de l’index posé à califourchon sur ses lèvres.

Ce à quoi il souffla, la soupçonnant blagueuse :

« Miss, t’es rieuse !… »

Bel élan du cœur que connut là Monsieur Ciboulot…

Avec Monica pour partenaire de travail, il fit équipe, tous deux accompagnés de l’élégant cervidé.

 

Oui, ‘cervidé’ en un seul mot, cher public, car après la curée d’une chasse à coure, conviens avec moi qu’un cerf vidé n’est jamais bien élégant…

Noël passé et vœux échangés, Monica se révéla soudainement sadomaso en filant avec le père Fouettard, opportuniste amant qu’elle promit à Monsieur Ciboulot de plaquer sitôt qu’elle serait lasse d’être lacérée.

Pour preuve de sa bonne foi, elle jura, cracha et lui confia son caribou qui fit de même, ayant vu son cousin lama agir ainsi dans leur commune ménagerie.

Monsieur Ciboulot en perdit la raison. Des jours entiers on l’entendit alors chanter « je suis malaaaaade…complètement malaaaaaaade… »

Et cela dure… Dure…

Et Monsieur Ciboulot se lamente, se lamente. Ne cesse de dire :

« Et sa promesse ? Et sa parole en échange de l’élan laissé en caution ?…

Et zut !… Élan gage de pute, en somme !… »

L’été est là.

Comme jumeaux porteurs de bois, Monsieur Ciboulot et son petit caribou s’élancent vers les marchés de Provence pour tenter d’oublier Monica et ses bécots, sa chère petite reine avérée vilaine petite garce.

Moroses suppléances que lavandes, romarins et fougasses, si loin de la rue de Rennes et de l’amour perdu…

Tout magique qu’il soit, nimbé dans la touffeur des cricris de cigales ou dans l’ombre des platanes, aussi bien que la nuit sous les réverbères, avec ses paniers d’osier il a chaud au dos et le poil triste, l’élan terne.

Les enfants lui donnent à grignoter carottes et feuilles de salade, apportent des écuelles d’eau, lui flattent la croupe, caressent son museau, ses oreilles, pendant que leurs parents achètent saucissons d’âne et savonnettes olivâtres à Monsieur Ciboulot.

 

Non ! Pas de ciboulette ! Ah, vous m’attendiez au tournant mais elle était trop facile, celle-là !

Autant d’élans spontanés qui engorgent l’élan. Oui, il faut bien le dire : trop d’élans tuent l’élan.

Quand bien même Monsieur Ciboulot intervient à temps pour ôter de la bouche du caribou les dix ou douze carottes de trop, celles qui en lui gonflant le ventre, lui seraient fatales.

Le brave homme est obligé de se justifier auprès des badauds afin de ne pas s’entendre accusé de cruauté pour quelques carottes crues ôtées !

 

Mais de cela, le mois dernier, je vous ai déjà parlé.

Inutile de repasser une couche ou d’en faire des salades !

En dépit de leurs prodigalités nourricières excessives, comme autant de petits Aladin, avec leurs caresses salvatrices les enfants finissent par raviver l’élan terne magique.

À tel point qu’en foire nocturne, une magistrale pétarade du cervidé manque d’enflammer tout le chapiteau de toile sous lequel se tient le marché artisanal illuminé aux chandelles de cire locale.

Souffle inaccoutumé en pays de Mistral où jamais Daudet n’évoqua telle ventosité sortant des entrailles de la rancunière mule du pape.

Une fois les pompiers repartis, Monsieur Ciboulot convient in petto que oui, la magie a opéré, et le lendemain, la ‘une’ du Petit Provençal titre qu’en dépit de son total dépaysement climatique, un élan pète le feu…

Et lance-flammes !

Aujourd’hui rentré rue de Rennes, Monsieur Ciboulot pressent le prompt retour de Monica que leur élan guette.

L’animal en tous sens dresse ses oreilles dans l’espoir d’entendre de son harmonica vibrer les languettes.

 

 

Alors, où est-elle la chute de l’histoire ?…

Même s’il manque un peu de poésie, je vais m’en sortir avec un dicton québécois.

Preuve de l’utilité de connaître les grands classiques de nos cousins américains.

                   «  Hier, caribou gazeux…

                      Élan demain heureux !… »

 

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