Damien se tient immobile, debout sur le plat sommet d’une petite montagne. Vêtu d’une épaisse combinaison blanche et coiffé d’un casque blanc également, il attend, immobile. À vrai dire c’est Joseph, sanglé à lui et derrière lui, qui attend son signal de départ.

C’est lui que Damien, a choisi parmi les cinq instructeurs présents tout là-haut sur le plateau d’envol. Pourquoi ce choix ? Surement pour son prénom, le même que celui de son père, peut-être aussi pour son regard apaisant et sa voix rassurante.

Joseph attend son signal pour qu’ensemble ils prennent leur élan. Et lui attend d’être prêt dans sa tête. Son rêve de l’autre nuit lui revient. Il était oiseau, un grand oiseau blanc. Libre au-dessus du monde, il se jouait des vents et aucun geste de la nature ne lui était incompris. Ses circonvolutions planantes le rendaient harmonieux. Il allait, venait, montait, descendait, par simple plaisir d’être.

Il n’a toujours pas donnée le signal du départ. Sa peur le paralyse. Il ne comprend plus ce qui l’a guidé vers cette aventure entre ciel et terre. Enfin, par un sursaut inattendu, il revient à la raison. Il sait qu’il doit tenter cette expérience. Ne l’a-t-il pas choisie ? Tout est parti d’une discussion entre amis. Il était question de s’adonner à une activité propice aux émotions fortes. Planeur, parachute, saut à l’élastique, la liste des possibles fut allègrement déroulée, jusqu’à ce que Damien propose un baptême de parapente. Cela se passait le jour qui suivit son fameux rêve d’oiseau, ce qui l’avait peut-être influencé. Il formula sa proposition avec une telle conviction qu’il reçut un unanime « pas chiche ! » en réponse. Pour lui, l’idée dépassait le défi, il sentait comme une étrange force le pousser à franchir ce pas.

Damien attend encore. Il se doute que son hésitation intrigue ses amis. Il sent leurs regards braqués sur lui. Ils doivent le trouver un peu poltron à hésiter de la sorte. Peut-être se moquent-ils de lui, ce qui le trouble encore plus. « On y va ? » demande Joseph lui signifiant qu’il a largement dépassé les limites de l’attente ; c’est ainsi que Damien le perçoit. Sans savoir pourquoi, il tourne la tête sur sa droite et ses yeux se fixent sur un tout petit rocher, à quelques pas de lui. Un gros oiseau blanc, s’y est posé et regarde dans sa direction. La présence de cet invité surprise lui donne le courage qui lui manquait. « Go » s’écrie-t-il. Il se met aussitôt à courir. Joseph lui emboîte le pas dans une parfaite synchronicité et l’encourage. Damien n’est plus le même. Il sort de son être. « Allez ! » crie Joseph. Damien libère ses pensées. « Vas-y ! ». Il quitte sa vie. « Encore ! ». Son cœur s’emballe. « Go ! ». Il vole.

Il n’entend même pas les clameurs de ses amis enfin rassurés. Sans s’en rendre compte, il continue à agiter ses jambes, poursuivant sa course dans le vide. C’en est maintenant terminé de l’élan qui devait le projeter hors du monde des terriens. Il reprend sa respiration et progressivement s’affranchit de tout mouvement. Alors que Joseph se livre aux premières manœuvres de stabilisation de la voile, il voit un oiseau blanc le dépasser sur sa droite. Il se plaît à penser qu’il s’agit de son invité surprise de tout à l’heure.

Il se sent fondu dans une quatrième dimension, celle des émotions. Il laisse éclater sa joie par un hurlement prompt à faire lever la tête des habitants de la vallée deux-cents mètres plus bas. Il entend la voix criarde de Joseph décomposer pour lui une à une les manœuvres qu’il entreprend. Il sourit en pensant que l’instructeur incarne pour lui un père qui le guide dans ses évolutions. Comme cela vient de lui être annoncé, il sent l’aile descendre puis s’incliner vers la gauche. Il s’émerveille de ce magistral paysage vu du milieu du ciel, les vagues de collines à perte de vue, le long tapis vert qui recouvre ces terres qu’il aime tant. Joseph dit maintenant qu’ils vont entamer un long virage vers la droite. Damien éprouve une étrange sensation de légèreté filante, il n’est plus qu’un fluide pénétrant un autre fluide.

Enveloppé d’une douce sérénité, Damien voit le film de sa vie tout entière défiler dans sa tête. Les moments de joie, les peines, les succès, les êtres chers, il est surpris du niveau de détail des scènes qu’il a l’impression de revivre. Comme si ses anges-gardiens voulaient le gâter davantage, il aperçoit un autre oiseau juste en dessous de lui. Un autre oiseau ou qui sait, de nouveau son invité surprise.

Joseph lui annonce qu’ils vont maintenant gagner en altitude. Damien sent aussitôt ses jambes pousser son bassin vers le haut. Tel Icare dans sa course effrénée vers le soleil, il se sent grisé par cette sensation d’extrême légèreté. Il se met à imaginer que plus jamais il ne deviendra terrien et que désormais il habiterait le ciel. Ses réflexions angéliques sont stoppées par un subite mouvement vers le bas. N’ayant pas entendu la voix de l’instructeur, il attribue ce changement d’altitude à un trou d’air, comme ceux que l’on traverse en avion. Soudain, alors qu’elle semble accélérer sa plongée, la voile s’incline sur le côté droit, causant chez Damien un violent coup de sang doublé d’une inquiétude de ne plus entendre la voix de Joseph. La panique le gagne aussitôt. D’une torsion du buste, il se retourne vers son instructeur. C’est la catastrophe. Joseph est avachi sur le côté droit, les yeux mi-clos, la bouche grande ouverte. Ses bras pendant dans le vide, ses mains ont lâché les commandes de la voile. « Joseph, Joseph ! ». Ses cris désespérés n’y font rien. Son compagnon de vol, le père protecteur de son élan n’est plus qu’une masse inerte.

Au-dessus de lui, la voile n’est plus qu’un immense chiffon entraîné dans une chute telle un bloc de pierre dévalant une pente. Le cœur de Damien s’emballe, ses membres ne répondent plus, son corps l’abandonne. Un milliard de pensées se bousculent dans sa tête, il revoit le film de sa vie, en vitesse accélérée cette fois. De plus en plus faible, il ferme les yeux. Une seule certitude marque son esprit : c’est la fin. Soudain, il entre-ouvre les yeux, comme s’il en recevait l’ordre. Il aperçoit sous lui une masse blanche arriver à toute allure. Au moment où ils vont entrer en collision, un intense flash de lumière inonde sa vue.

Libre au-dessus du monde, un grand oiseau blanc se joue des vents et aucun geste de la nature ne lui est incompris. Ses circonvolutions planantes le rendent harmonieux. Il va, vient, monte, descend, par simple plaisir d’être. De quelle âme un oiseau survolant une vallée baignée d’un soleil ardent peut-il être habité ?

Stan Dell

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