Mathilda conduit jusqu’au rond –point, puis se gare sur le parking du supermarché. Presque personne à cette heure-ci. Elle choisit une place loin de l’entrée, éteint le moteur, insère le disque dans la fente du tableau de bord. À l’ombre de la grande enseigne la musique surgit, le volume à son maximum.

OH LORD WHO WILL COMFORT ME ?

Mathilda cale un miroir sur le volant, se regarde, se trouve belle et triste à la fois, observe son menton, son nez, ses lèvres. C’est le moment du dépouillement, le pire de tous.

Elle sort de la voiture, ouvre le coffre. Sous la moquette, la roue de secours a disparu pour abriter une mallette. Elle la saisit en tremblant. Combien de temps encore ? Mathilda se rassoit, la mallette en aluminium lui glace les cuisses. Elle actionne les petits clapets, qui se soulèvent avec un bruit sec. Elle prend une lingette démaquillante, se frotte doucement les yeux, puis commence à retirer ses faux cils. Son visage se déshabille. Lorsque les cils sont rangés dans leur boite, Mathilda a presque disparu sous les restes de crayon noir, de couleurs brouillés, de mascara étalé jusqu’aux pommettes.

À ses pieds, entre les pédales, les lingettes imbibées de fard sont jetées, froissées, beige, noir, rouge, marron.

MY SOUL IS WEARING…

C’est la troisième fois que Mélodie Gardot entame sa chanson. Mathilda fait une pose et chante avec elle, tape sur le volant en mesure. Si elle en avait le courage, elle sortirait et danserait. Elle ouvrirait grand les portières, ignorant passants et curieux, elle ondulerait, frapperait dans ses mains, s’exhiberait, mais elle n’ose pas.

À moitié démaquillée, Mathilda maintenant reprend son souffle, pose son crâne sur l’appuie-tête, attend encore un peu avant de continuer, puis regarde l’heure. Il est 20H17. IL faut rentrer.

Alors méticuleusement, elle enlève toute trace sur son visage. Mathilda transpire, ses tempes lui brûlent. Elle retire les épingles et le filet qui retiennent sa perruque blonde, range la chevelure dans sa pochette, vérifie ensuite ses yeux et sa bouche dans le miroir. Tout est vierge, le fond de teint s’est dissous. Elle doit maintenant se déshabiller et enfiler ses affaires de sport. Mathilda se contorsionne pour enlever sa robe de soir. Sa culotte et ses bas sont roulés jusqu’aux chevilles.

Laurent est complètement nu. Il attrape son sac à dos sur la banquette arrière et le pose sur le fauteuil passager, fouille dedans, sort un caleçon, un bas de jogging, un T-shirt, des chaussettes. Fait vite. La voiture est jonchée de vêtements, de lingettes usagées. Un chaos à l’image de son désordre intérieur. Révolté d’avoir arraché ses habits de lumière, Laurent retourne à l’ombre, jure, s’habille, se crispe, range tout ce qui doit l’être dans la mallette qui trouvera refuge dans le coffre sous la moquette. Lui restera le mensonge.

Quelques minutes plus tard, il est prêt. Du désordre, on ne voit plus rien. En démarrant, il coupe la parole à Mélody Gardot. La radio déverse les dernières informationss. Il doit se concentrer, la maison n’est pas loin. Il a peu de temps pour se calmer, pour oublier les instants de joie, Cynthia et ses amies du Zanzibar, la musique et la soie. La réalité, ce sont les nouvelles du soir, la météo et les publicités.

Il arrive chez lui.

« Bonsoir je suis là ! »

Ce chez lui qu’il partage avec sa femme Solange, son fils Thomas 16ans et sa fille Claire 13 ans.

Solange qu’il a rencontrée au lycée il y a 20 ans.

Rien de sexuel au début, mais une amitié flagrante. Un bien être profond ressenti auprès d’elle, présent aujourd’hui encore. Solange sait, Solange trouve des solutions. À chaque étape de leur vie, il en a été ainsi. C’est elle qui a pris toutes les initiatives, et il les a accueillies avec joie, sans jamais douter de leur justesse, le premier baiser, la première caresse, les études, le choix de l’appartement, puis les enfants et l’achat de la maison, qui leur appartiendra un jour, quand ils seront vieux, dans quinze ans.

Tous les matins Laurent amène ses enfants à l’école à 7h43 puis il rejoint son entreprise où il a une amie très chère Estelle mais à qui il n’a jamais rien dit, pourtant elle comprendrait.

Il arrive à tenir ses deux personnages à distance et à passer de l’un à l’autre.

Puis un jour tout bascule. Solange et les enfants sont partis pour un WE de 3 jours.

Laurent est assis depuis une heure sur le lit. Ils viennent de partir. Un week-end de trois jours et une extraordinaire liberté s’offrent à lui…

Il l’a toujours fait furtivement dans sa voiture ou dans les toilettes du Zanzi, mais pas ici. L’acte qu’il s’apprête à accomplir relève de la haute trahison non seulement vis-à-vis de sa famille mais de lui-même…

Il va même mettre des habits de Solange, se maquiller avec les produits de Solange.

Au retour Solange découvre un cheveu blond.

Il me trompe. Les émotions de Solange forment une pierre bien dense, bien lourde, dans son ventre….

Depuis combien de temps n’a-t-elle pas été terrorisée à ce point ?….

Solange le suit un soir et découvre Mathilda.

À partir de ce moment Laurent est déterminé à devenir Mathilda. Mathilda ne veut plus se satisfaire de la clandestinité. Solange est en plein désarroi, les collègues sont incrédules, Thomas coupe les ponts avec son père.

Laurent ne cherche pas la provocation, il ne cherche l’épate dérangeante. Il aspire seulement à ce que sa femme, ses enfants, ses collègues, sa boulangère… fassent comme si de rien n’était. Pour qu’il puisse être celle qu’il a l’impression d’avoir toujours été.

Le livre parle très bien de cette discrète ténacité, de cet irrépressible besoin de tolérance.

Étape par étape, nous sont dévoilées les avancées de sa transformation, qui devient contagieuse : à son contact, chacun change aussi, et révèle ce qu’il a de plus enfoui. La colère pour certains (Thomas, Estelle), la compassion pour d’autres. Et tant d’infimes mouvements d’âme que Léonor de Récondo excelle à saisir dans leur fragilité.

Cette histoire sur le thème très actuel de l’identité sexuelle pose beaucoup d’ interrogations sur le genre :

  • Comment un père peut devenir une mère ?
  • Comment un époux pour une hétérosexuelle peut devenir une compagne homosexuelle ?

L’histoire est racontée de façon si juste que s’en est poignant de vérité.

 

Une réflexion sur “Point Cardinal   de Léonor de Récondo   (présenté par  Brigitte Laporte Darbans)

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