Ils s’écrivaient souvent, très souvent, des mots, des pensées, plus que des lettres d’ailleurs. Ils évitaient de s’étaler, de se répandre. Non, leur histoire d’amour ne se transformerait pas en roman d’amour !… Ils limitaient tout développement, explication, déclaration. Pour autant n’envoyaient ni textos, ni courriels. Ils préféraient « le grand style : romantisme et marivaudage »! Le jeu, l’échange des billets doux, tendres ou pas d’ailleurs…

En effet, il est plus juste de qualifier de « billets » ces petits mots, ces quelques lignes, fragments, confettis, petits cailloux susceptibles d’ébaucher leur chemin aventureux et amoureux.

Ils écrivaient toujours à la main, au crayon, stylo…, soucieux de relever les traces d’application, maladresse, hésitation, rature… Autant de traces du corps (dans « correspondance » c’est le corps qui répond…). Charme et sensualité des mots, qu’ils soient lancés, jetés sur la page dans un mouvement d’humeur -ardeur ou désespoir-, ou bien délicatement pesés, pensés, calculés… Calme et tempête. Pleurs et ravissement. Pudeur et violence. Méandres de l’amour et de ses errances. Labyrinthe des sentiments. Aventure émotionnelle…

Si le contenu était court et souvent poétique, le choix du papier -qualité et pliage-, celui de l’enveloppe -matière et format-, la place du texte sur la page, son éventuelle mise en couleurs, participaient tout autant de la correspondance. C’était cadeau !

Multiplier les petites attentions. Maintenir le lien. Entretenir la flamme. Surprendre. Suspendre et raviver le désir. Créer un espace d’intimité… Que faire d’autre d’ailleurs?… Que pouvaient-ils se dire de plus? Tout n’avait-il pas déjà été dit dès les premiers mots? La première fois? La déclaration? Le cri, moment sublime, perdu à jamais, sans retour possible. Ils savaient que la première rencontre ne reviendrait pas, et que les lettres ne feraient qu’entretenir ce leurre…

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Alors ils écrivaient le quotidien, ses événements futiles, ses platitudes, ses bêtises : « il pleut…; j’ai fait un tour à vélo…; X m’a rendu visite…; j’ai bien dormi…; je me suis fait un sang d’encre... » Echangeaient des mots niais, enfantins, des petits riens de l’existence, des bouts d’histoire… l’intime distillé au compte-gouttes, des émotions par éclats, des explorations et des confidences abrégées : « je m’inquiète…, je me réjouis… ». D’ailleurs, jamais on ne pourra « tout dire » !…, jamais ! Alors on se contentera de grains épars, de feuilles volantes, de poussières de mots.

Ils mélangeaient le « tu » et le « vous » selon une grammaire qui leur était propre. Experts dans l’art de  sérier et de nuancer, ils jonglaient avec des règles non-explicites. Ils entrecroisaient distance, subtilité, courtoisie du « vous », et proximité, familiarité, possessivité du « tu »… S’enroulaient dans leurs mots. Dans cette ardente tension, ce talent romantique, avec souplesse, pétillant, artifice, érotisme, ils inscrivaient leur histoire, au pied de la lettre, dans la langue.

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