Tu te souviens, tu m’avais donné ta clef.

C’était un soir d’été. Première fois que je venais chez toi. Tu semblais si content que je sois là. Tu étais si souriant, si léger…

Tu as employé cette expression qui ne t’allait pas : « Le tour du propriétaire ». Et tu m’as invitée à visiter. Ta toute petite maison, avec son arbre, son jardin de poupée, une minuscule terrasse qui paraissait presque grande, à l’ombre de cet arbre unique.

Ton salon, ta cuisine, ta chambre. Tu ouvrais les portes, me demandais d’entrer, je te suivais. Tu guettais mes réactions sur mon visage, avec un mélange de joie et d’inquiétude.

Ça me plaisait, oui. C’était accueillant, c’était vivant. C’était comme toi ; avec ce rien de désordre, de bazar ici ou là, qui me rassure toujours quand je vais chez quelqu’un. Les pièces trop rangées m’inquiètent un peu.

Tu semblais attendre un commentaire, je me suis sentie décevante, avec de pauvres mots : « C’est bien, c’est joli… » Tu accueillais mes platitudes avec le sourire, avec une espèce d’apaisement. Comme si mes impressions sur ta maison avaient de l’importance. Cela m’a surprise, on se connaissait si peu, toi et moi. Ça m’a réjouie aussi, tandis que tu me regardais avec tant d’attention. Tant de douceur aussi. Je n’avais jamais été regardée comme ça.

On a dîné sur la terrasse, j’ai oublié qu’elle était minuscule ; c’était simple, délicieux. Tu m’as parlé de toi, de ta vie, ta vie d’avant. Tu disais ça « Ma vie d’avant ». Avant quoi ? Tu ne précisais pas. J’ai cru deviné : avant cette petite maison, avant ta vie en solitaire. Je t’ai un peu parlé de moi, très peu, je n’osais pas, j’avais peur de t’ennuyer. Le récit de ma vie me paraissait si assommant, une espèce de double peine : après l’avoir vécue, la raconter. Trop pour moi. Je t’ai donc fait un résumé ; un pitch, un tweet. Ma vie en 140 caractères. Tu n’as pas insisté. On a parlé d’autre chose.

La nuit tombait doucement, tu as mis des bougies sur la table, c’était joli. J’étais bien. On a fini la bouteille de vin, en chuchotant, en parlant de tout et de rien.

J’ai regardé l’heure en ayant peur de rompre le charme. Je l’ai rompu. Tu m’as demandé si j’étais pressée. J’ai bafouillé : les transports en commun, leurs horaires, mon côté Cendrillon : ne pas partir après minuit. Tu as regardé mes chaussures et tu as ri.

– Ne t’inquiète pas, Cendrillon, tout ira bien. Je t’appelle un taxi. Il te déposera chez toi, tu seras en sécurité.

J’ai vaguement essayé de protester, sans conviction. Le vin m’avait un peu tourné la tête, et ta petite maison, cette si douce soirée, ta voix, ta présence. J’ai dit oui pour le taxi, oui merci, merci beaucoup.  Merci mille fois, merci pour tout. J’étais maladroite, je ressentais une gratitude immense.  Je ne savais pas trop pourquoi.

Tu m’as accompagnée sur le seuil, pour attendre le taxi.

En refermant ta porte, tu m’as dit « Tiens, c’est pour toi. »

Pour moi, quoi ?

Ta clef. Tu me tendais ta clef.

Comme j’étais hagarde, ne comprenant rien, tu m’as montré : cette clef ouvrait la porte, la porte de sa maisonnette. Tu m’as fait la démonstration, ouvrir, fermer. Une clef, quoi. Ta clef.

J’ai balbutié (je réussis très bien à balbutier, c’est une des choses que je fais le mieux) :

– Mais… Mais pourquoi… Pourquoi moi ?

– J’ai un double, prends cette clef. Je veux que ce soit chez toi aussi. Viens quand tu veux.

J’étais sans voix.

Le taxi est arrivé à ce moment-là. J’ai pris la clef, de façon presque machinale, sans avoir le temps de penser. Tu m’as prise contre toi, une seconde ou deux, en silence, puis tu t’es écarté, je suis montée dans la voiture. Tu m’as fait un signe de la main, à travers la vitre. Je ne voyais déjà plus ton visage, juste une ombre. Mais j’avais ta clef à la main, cela m’a rassurée, même si je n’y comprenais rien.

L’homme qui conduisait le taxi était taiseux, ça m’arrangeait bien. Je ne savais pas ce qui s’était passé, j’étais confuse. Il m’a déposée au pied de mon immeuble. Quand j’ai sorti mon porte-monnaie, il m’a dit que la course était déjà réglée.

Je suis rentrée chez moi, avec ta clef, à toi.

Je t’ai envoyé un texto pour te remercier ; tu n’as pas répondu. Le lendemain non plus, ni le surlendemain, ni jamais.

Je t’ai appelé, idem. Pas de réponse.

Je t’ai laissé des messages. Bouteilles à la mer.

Des jours, des semaines. Sans nouvelle, sans réponse. Et avec ta clef.

Donc j’y suis allée.

Un dimanche matin, j’ai retrouvé le chemin.

J’ai sonné, j’ai frappé, en vain.

Donc j’ai ouvert. Avec ta clef.

J’ai refait le « tour du propriétaire », tu n’étais pas là.

Je t’ai attendu. Tu n’es pas venu.

J’ai fait des recherches, tu sembles avoir disparu. Dis, quand reviendras-tu ? Dis, au moins le sais-tu ?

Je suis revenue, tous les dimanches, puis tous les week-ends, puis toutes les vacances… Comme tu ne donnais pas de nouvelles, ta petite maison est devenue la mienne.

Je me sens chez moi, chez toi.

Je pense à toi tous les jours.

Un jour tu reviendras.

Tu m’expliqueras peut-être ta disparition, ou peut-être pas.

Je ne te demanderai rien.

Je te dirai que j’ai pensé à toi tous les jours.

Je te prendrai contre moi, une seconde ou deux.

Et je te rendrai ta clef.

Présentation de « Au pied de la lettes », roman – isabelle Minière

  • Le mardi 26 septembre à 18h30 à la librairie de Paris, Place de Clichy, métro Place de Clichy.
  • Le mardi 3 octobre, à 20h30, au café de la mairie, Place Saint Sulpice, avec un autre auteur, Pierre Benghozi, pour son livre « Loki1942 », chez le même éditeur, Serge Safran.

Présentation de « Au pied de la lettes », roman – isabelle Minière

  • Le mardi 26 septembre à 18h30 à la librairie de Paris, Place de Clichy, métro Place de Clichy.
  • Le mardi 3 octobre, à 20h30, au café de la mairie, Place Saint Sulpice, avec un autre auteur, Pierre Benghozi, pour son livre « Loki1942 », chez le même éditeur, Serge Safran.

 

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