Je me souviens qu’un jour un ami m’a dit : tu vois ces clés, elles ouvrent des portes d’une maison qui n’existe plus.

Je me souviens que ces clés de la maison fantôme au Canada qui n’ouvraient plus que dans les nuages du jadis tintaient joyeuses dans la main de cet ami mélancolique et grave…

Je me souviens qu’elles m’ont fait rêver et penser longtemps, longtemps…

Je me souviens de la clé des champs. Elle est parfumée, fragile coquelicot, et si précieuse qu’elle en donne le vertige. Elle me chuchote toujours cours-y vite, elle va … Que va-t-elle faire la clé des champs ? Me frôler, m’échapper, me poursuivre, me déserter ? Elle m’ouvre quelles portes que je croyais verrouillées, quel large que je pensais inatteignable, quels sommets vertigineux ? Quelle langue dans laquelle penser, rire et pleurer, dire ?

Je me souviens que la clé des champs est plus magique qu’aucune autre.

Je me souviens de la petite clé brillante que Barbe Bleue le Pervers confie ainsi que tout un trousseau à sa nouvelle épouse. Qui ne s’en souviendrait ? Sœur Anne, ma sœur, ne vois-tu rien venir ? Que de ténèbres la clé de sang indélébile n’a-t-elle pas ouvertes ? Que de peur ? Innocence perdue, tache (On est si près de Lady Mac Beth qui devenue folle se lave sans fin les mains pleines de sang) … la petite clé brillante de Barbe Bleue, le Pervers !

Je me souviens de la clé de Saint-Pierre qui ouvre les portes du Paradis. De quelle couleur peut-elle être, couleur du ciel, de la lune ou du soleil ? L’enclos fermé du paradis que Saint-Pierre, le gardien ouvrirait avec précaution, parcimonie, avarice grâce à cette clé à nulle autre pareille, est-elle de feu, de terre, de ciel ou d’éther ? Que de perplexité pour nous pauvres pécheurs, pour nous frères humains Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre.

Je me souviens des Bourgeois de Calais donnant les clés de leur ville et maintenant au Musée Rodin ils sont là, en pierre, si humbles et magnifiques dans ce jardin de délices. « Il tourna toute son attention vers l’instant du départ. Il vit comment ces hommes se mirent en route ; il sentit comment en chacun d’eux était encore une fois toute la vie qu’il avait vécue, comment chacun, chargé de son passé, était là, debout, prêt à le porter hors de la vieille ville. […] Mais chacun d’entre eux avait à sa manière pris la résolution et vivait cette dernière heure à sa manière, la vivait avec son âme, la souffrait avec son corps qui tenait à la vie. Et puis il cessa de voir même les formes. Dans sa mémoire surgirent des gestes de refus, de congé, de renoncement. » Voilà ce que dit Rilke dans son Rodin et un peu plus loin il dit encore : « Il créa l’homme qui porte la clef. […] Ses lèvres sont serrées, ses mains mordent la clef … »

Je me souviens de « Tire la chevillette, et la bobinette cherra. »

Je me souviens de la caverne d’Ali Baba. Un sésame n’est-il pas une petite graine appétissante et qui embaume comme un conte des Mille et une Nuits ?

Je me souviens des clés à molette, de serrage, à l’anglaise. Je ne me suis jamais servi d’aucune. La première me fait penser à Primo Lévi, la seconde au chagrin par glissement insensible vers serrement, la troisième à l’expression « filer à l’anglaise » qui renvoie aisément à ma chère clef des champs, l’enchanteresse !

Ne connaissant rien à rien, les livres à clé ne m’ont jamais livré leurs secrets. La naïveté, je me souviens pourtant qu’elle n’est acceptée que lorsque l’on débute dans la vie, n’est-ce pas ?

Je me souviens que clé de voûte m’envoûte, irrémédiablement ! Un mot clé qui m’ouvre des perspectives moins architecturales que littéraires. Voilà de ces expressions qui font palpiter mon cœur, allez savoir pourquoi. C’est lié sans doute au métier de tailleur de pierre. Cela résonne en moi comme si le lointain revenait, proche de la pierre philosophale, du secret des maçons, des scribes, de tous les maîtres descellant les mystères, repoussant chaque fois plus les limites humaines.

Je me souviens des clés de sol, de fa quand j’apprenais le solfège. La belle clé sur toute portée que je peinais à dessiner, ombilic, escalier, colimaçon : le philosophe d’ambre et d’ombre de Rembrandt !

Je me souviens de la clé de l’accordeur.

Et Harpagon, je me souviens qu’il mettait sous clé son trésor à l’instar de tous les avares (du roi Midas par exemple ou du père Grandet) afin de jouir clef en mains de son or, portes closes, claquemuré à jamais dans sa cupidité sans bornes !

Je me souviens qu’un ami m’a dit : « Mais tu as oublié la clé USB ! » Alors voilà une bonne chose de faite à présent.

Je me souviens qu’un jour il faut vider les lieux, tout laisser en plan, ne surtout pas se retourner… bref, mettre les clés sous la porte, en somme.

                                                          Dominique Zinenberg, le 29-07-2017

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s