Le rabaissement de Philip Roth est le trentième livre de Philip Roth. Alors que l’histoire est assez désolante, le livre est limpide, intelligent, érotique.

Il commence par ces mots simples :

« Il avait perdu sa magie. »

C’est une tragi-comédie en trois actes avec comme comédien principal Simon Axler.

Je continue : « Il avait perdu sa magie. L’élan n’était plus là. Au théâtre, il n’avait jamais connu l’échec, ce qu’il faisait avait toujours été solide, abouti. Et puis il s’était produit cette chose terrible : il s’était soudain retrouvé incapable de jouer. Monter en scène était devenu un calvaire. Au lieu d’être certain qu’il allait être extraordinaire, il savait qu’il allait à l’échec. Cela se produisit trois fois de suite et, à la troisième, cela n’intéressait plus personne, personne n’était venu. Il n’arrivait plus à atteindre le public. Son talent était mort…

Le charisme qui avait été le sien, toute son originalité, ses singularités, ses traits distinctifs,tout ce qui avait fonctionné pour Falstaff, Peer Gynt et Oncle Vania, et qui avait valu à Simon Axler d’être reconnu comme le dernier des meilleurs comédiens américains du répertoire classique, rien de tout cela ne marchait plus, quel que fût le rôle. Tout ce qui avait fonctionné pour faire de lui ce qu’il était ne faisait maintenant que lui donner l’air d’un fou. Il avait conscience à chaque instant d’être sur scène, de la pire façon qui fût. Autrefois, quand il jouait, il ne pensait à rien. Ce qu’il faisait bien, c’était par instinct. Maintenant il pensait à tout, et cela tuait toute spontanéité, toute vitalité. Il essayait de contrôler son jeu par la pensée, et il ne réussissait qu’à le détruire. Bon se rassurait Axler, c’est un accident de parcours.

Même s’il avait déjà la soixantaine, cela passerait….

Cela ne passait pas. Il était incapable de jouer… Maintenant il redoutait chaque représentation, il la redoutait toute la journée. Toute la journée il était hanté par des pensées : je ne vais pas y arriver, je ne serais pas capable de le faire, ce n’est pas un rôle pour moi, j’en fais trop, ça sonne faux….

Quand il arrivait au théâtre, il était épuisé…

Il avait à peine plus de trois ou quatre ans qu’il était déjà fasciné par le fait de parler, et qu’on lui parle. Dès le début, il avait eu le sentiment d’être dans une pièce de théâtre. Il savait se servir de l’intensité de l’écoute, de la concentration, comme les acteurs de moindre envergure se servent du tape-à-l’œil. Il avait également ce pouvoir dans la vie, en particulier, lorsqu’il était plus jeune, auprès des femmes qui ne savaient pas qu’elles avaient une histoire personnelle jusqu’à ce qu’il leur révélât qu’elles en avaient une, et une voix, et un style qui n’appartenaient qu’à elles. Avec Axler, elles devenaient des actrices, elles devenaient les héroïnes de leur propre vie. Peu d’acteurs de théâtre savaient parler et écouter comme lui et pourtant il ne savait plus faire ni l’un ni l’autre…

Toute parole qu’il prononçait semblait jouée et non parlée. La source première de son jeu était dans ce qu’il entendait, sa réaction à ce qu’il entendait en était le cœur, et s’il ne pouvait ni écouter ni entendre, il n’avait rien sur quoi s’appuyer.

On lui demanda de jouer Prospero et Macbeth au Kennedy Center – difficile de rêver double programme plus ambitieux – et il fut lamentable dans les deux rôles, mais surtout en Macbeth.

Il n’arrivait pas à jouer le Shakespeare assourdi, il n’arrivait pas à jouer le Shakespeare assourdissant, or il avait joué Shakespeare toute sa vie. Son Macbeth était grotesque, tous les gens qui l’avaient vu l’avaient dit, et même des gens qui ne l’avaient pas vu…

Beaucoup d’acteurs auraient eu recours à l’alcool pour se tirer d’affaire… mais Axler ne se mit pas à boire, au lieu de cela il s’effondra. Sa chute fut phénoménale.

Le pire, c’était qu’il était lucide quant à sa chute tout comme il était lucide quant à son jeu. Sa souffrance était atroce et, en même temps, il n’était pas sûr qu’elle fut authentique, ce qui ne faisait qu’empirer les choses…

Être seul le terrifiait, il ne parvenait à dormir que deux ou trois heures par nuit, il mangeait à peine, chaque jour il envisageait de se tuer avec le fusil qu’il avait dans le grenier et tout cela demeurait malgré tout du théâtre, du mauvais théâtre. Quand on joue le rôle de quelqu’un qui craque, il y a une structure, un ordre. Quand vous vous observez, vous-même en train de craquer, que vous jouez le rôle de votre propre fin, c’est autre chose, quelque chose qui est submergé par la peur et l’épouvante.

Il n’arrivait pas à se convaincre qu’il était fou, pas plus qu’il n’arrivait à convaincre ni lui-même ni qui que ce fut qu’il était Prospero ou Macbeth. Même comme fou, il manquait de naturel. Le seul rôle à sa portée était le rôle de quelqu’un qui joue un rôle. Un homme sain d’esprit qui joue un fou. Un homme maître de soi qui joue un homme désemparé.

Un homme à la réussite éclatante, ayant une notoriété dans le monde du théâtre, un grand acteur baraqué, mesurant un mètre quatre-vingt-treize, avec une grosse tête chauve et un corps de bagarreur puissant, poilu, un visage formidablement expressif, avec une mâchoire volontaire, des yeux bruns sévères, une grande bouche à laquelle il pouvait faire faire toutes les grimaces du monde, et une voix, une voix grave, pleine d’autorité, qui venait du fond de la cage thoracique, toujours un peu grondante ; un homme qui cultivait scrupuleusement le style noble, qui donnait l’impression de pouvoir faire face à n’importe quoi et se couler avec facilité dans tous les rôles offerts à l’homme, l’incarnation même de la résilience invulnérable, un homme qui semblait avoir intégré dans son être l’ego d’un géant à toute épreuve ; c’est cet homme-là qui jouait l’avorton insignifiant. Il hurlait lorsqu’il se réveillait au milieu de la nuit et se retrouvait piégé dans le rôle d’un homme privé de lui-même, de son talent, de sa place dans le monde, un homme méprisable qui n’était rien de plus que l’inventaire de ses défauts. Le matin, il restait terré dans son lit pendant des heures, mais au lieu d’échapper à son rôle, il ne faisait que le jouer. Et quand il finissait par se lever, la seule chose à laquelle il pouvait penser était le suicide, et pas seulement sa simulation. Un homme qui voulait vivre jouant un homme qui voulait mourir. »

Sa femme le quitte, son public aussi, et son agent, un vieillard de 80 ans, ne peut plus rien pour lui, pas même le convaincre de retourner en scène.

Axler se retrouve seul, isolé de tous et de tout dans sa maison de campagne au milieu des bois toujours tenté par le suicide. Comment vivre, nous demande Roth à travers Axler, quand oniju ne croit plus dans ce jeu de rôle qu’est l’existence ?

Incroyable cet homme qui jouait sans s’en rendre compte et qui maintenant ne peut plus perdre la conscience qu’il joue et qui de ce fait ne peut plus jouer juste. Ce sentiment d’extériorité à lui-même le mène à la dépression.

Obsédé par le suicide, Axler entre à l’hôpital psychiatrique, ce qui accroît son impression d’échec et d’humiliation.

Autant Axler ne peut plus jouer juste, autant Philip Roth écrit juste, on ne peut pas croire que cette histoire ne soit pas son histoire tellement c’est écrit « vrai ». Ce livre est, je me répète, limpide.  Mais Axler va rencontrer – coup de théâtre – Pegeen. Pegeen passe le voir, il l’a vu naître à la maternité, il était alors un ami très proche de ses parents, acteurs eux aussi, mais acteurs ratés. « Pegeen vivait en lesbienne depuis qu’elle avait vingt-trois ans. Il était vraiment peu probable qu’Axler et elle deviennent amants quand elle aurait quarante ans et qu’il en aurait soixante-cinq. »

Pegeen vient de rompre avec sa compagne Priscilla. Rupture due au fait que Priscilla a décidé de changer de sexe et de «devenir un homme hétéro».

Pegeen, par contre coup, a pris la décision de se transformer, en femme hétérosexuelle. Et c’est à Simon, qu’elle confie la tâche de mener à bien la métamorphose.

Elle va lui inspirer une passion  érotique.

« Pendant les premiers mois, ils se levaient rarement avant midi. Ils n’arrivaient pas à se quitter.

Pourtant avant l’arrivée de Pegeen, il était persuadé qu’il était un homme fini : il en avait bel et  bien fini avec le métier d’acteur, les femmes, les rapports humains, fini à jamais avec le bonheur. »

 

Et voilà que le sexe, le plaisir est de retour et pour Philip Roth on le sait, c’est le seul remède capable de ramener à la vie.

Le voici qui endosse le costume de Pygmalion avec volupté, avec une sensualité effrénée mais aussi candide. Il va transformer Peggeen, il devient le metteur en scène de cette transformation, lui payant robes, souliers à talons hauts, maquillage, bijoux, nouvelle coiffure. Fini le look ‘butch’ de la jeune femme. Il croît y arriver. Il est comblé et croît la combler, mais !

Roth aborde frontalement la question dans le troisième chapitre intitulé : « le Dernier Acte », titre prémonitoire.

« Les douleurs liées à sa colonne vertébrale empêchaient Axler de faire l’amour dans la position du missionnaire, ou même sur le côté. Aussi restait-il allongé sur le dos, et c’est elle qui le chevauchait, en s’appuyant sur les genoux et les mains pour ne pas peser de tout son poids sur son pelvis. Au début, une fois perchée là-haut, elle perdait tout son savoir-faire, et il dut la guider des deux mains pour lui expliquer comment s’y prendre. »

« Je ne sais pas quoi faire, avait timidement dit Pegeen.

Tu es sur un cheval, lui avait dit Axler. Joue la cavalière. » …

« Elle maîtrise vite l’art de le chevaucher, puis elle demande à être frappée, frappée de plus en plus fort. »

J’aime que Philip Roth nous parle de son sexe en érection sans jamais être vulgaire. Il met le sexe en position centrale, c’est la colonne vertébrale. Il n’est pas macho, le plaisir sexuel est toujours partagé, il est toujours attentif à ce que sa partenaire soit consentante.

Le sexe est présent dans tous les livres de Roth. Il peut être tantôt problématique, tantôt obsessif. Cette quête du plaisir sexuel dans ces derniers livres devient vitale car elle permet semble t-il de résister à la déchéance de la vieillesse et à l’attrait de la mort. On voit bien là le combat entre Éros et Thanatos.

La rencontre avec les parents de Pegeen a lieu, ils n’acceptent pas cette relation de leur fille avec un homme de leur âge, le père surtout. Il est possessif, exclusif, ne veut pas perdre sa fille ; il n’aura de cesse de détruire cette relation.

« Au lit, le soir qui suivit la visite de son père à New York, Axler dit à Pegeen : « Je voudrais que tu saches que je trouve insensée toute cette histoire avec tes parents. Je ne comprends pas qu’ils prennent cette place dans notre vie. Ils en prennent beaucoup trop et , à mon avis, ça n’a guère de sens. »

Nous par contre lecteur de cette histoire écrite avec sincérité, une sincérité désarmante, nous acceptons totalement cette histoire. Nous n’avons pas envie de prendre position contre cette histoire, elle est vraie, c’est une histoire de la vie, on y croît et on veut y croire, on veut croire que le sexe lui redonne la vie.

Une nuit, au lit Pegeen dit à Axler : « J’ai une fille pour toi. Tu aimerais que je te l’amène ? »

Ils vont faire l’amour avec Lara. Axler à son tour ne croyant pas prendre de risque lui propose de rencontrer Tracy. Tracy tombe amoureuse de Pegeen.

Et Axler se dit : « J’ai fait le mauvais calcul. Je n’ai pas bien réfléchi. Il n’était plus le dieu Pan. Loin de là. »

Elle lui demande de lui faire un enfant.

« Seul dans la pièce, Axler exultait de constater le retour de ses forces et de son élan vital, le reflux de son humiliation et la fin de son éclipse. »

« Au lit dans le noir, deux semaines jour pour jour après la soirée avec Tracy, lorsqu’il commença à l’embrasser et à la caresser, elle s’écarta et dit : « Je ne suis pas d’humeur à ça ce soir. »…

« Le lendemain, Pegeen annonce au petit déjeuner :

– C’est fini

– Qu’est-ce qui est fini ?

– Ça.

– Mais pourquoi ?

– Ce n’est pas ce que je veux. Je me suis trompée. »

Elle est redevenue lesbienne.

« Elle partit dans sa voiture, et l’effondrement se produisit en moins de cinq minutes.

Il monta au grenier, se préparant à appuyer sur la détente de son fusil de chasse… »

« Je peux le faire, je peux le faire se répétait t-il…jusqu’à ce que, finalement, il lui vienne à l’idée de se raconter qu’il se suicidait au théâtre. Dans une pièce de Tchekhov. Quoi de plus approprié ? Cela constituerait son retour sur la scène, et peut-être faible qu’il était, risible, humilié, incarnation de treize mois d’erreur d’une lesbienne, il lui faudrait tout son talent pour mener la chose à bien. Afin de réussir pour la toute dernière fois à rendre réel l’imaginaire, il faudrait qu’il se raconte que le grenier était un théâtre et qu’il était Konstantin Gavrilovitch

Treplev dans la dernière scène de La Mouette. Vers vingt-cinq ans, il avait joué le rôle… et ce fut son premier grand succès à New York. »

Je peux le faire … Je peux le faire se répétait-il…

« Il y avait une note de dix mots qu’on trouva à ses côtés lorsque le corps fut découvert quelques jours plus tard…

« Il faut vous dire que Konstantin Gavrilovitch s’est tué. » C’est la dernière phrase de La Mouette. Il avait réussi son geste, lui, la star reconnue… »

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